mercredi 21 juin 2017

Les muses parties, suis en manque de mythologie. Parties jouer sur les supercordres des grandes orgues d'autres cosmogonies. Ainsi désertés, le temps, l'espace, les lieux, les images et les objets perdent de leur superbe et le banal refait surface. Trouver l'épique dans le banal, odyssée joycienne vampirisante. Les mots retrouvent leur état premier, ils ne sont que d'abolis bibelots d'inanité sonore comme dirait Bienarmé. Ils perdent en signifiance même s'ils sont totalement libres. Ou peut-être que chacun d'eux devient point de fuite, une succession de centres de toiles de tout acabit, chaque mot comme coeur de labyrinthe où il faut terrasser le minotaure en soi. (Nuages compacts aube diaphane et ajourée où ses cheveux font entrelacs inouïs jusqu'à ce que l'orage rougisse jaloux) Mais se peut que je délyre. Des milliers d'images suspendues au-dessus des têtes et des mots parmi celles des autres formant des constellations désaccordées. Aucune superbasse ne vibre sinon l'adéquation du coeur et du cerveau. Superbasse si perdue en-deça du son strident du quotidien qu'il faut l'oreille de l'autre couchée sur ma poitrine pour l'entendre, pour en percevoir le pouls, pour pouvoir le faire vivre et lui donner un sens. Sans cela impalpable c'est et se répercute dans aucun mot... ai passé toute la journée tout entière à lyre et à écrire, à tisonner le feu de l'en-soi, à dompter les volcans sauvages. Les particules de l'atmosphère décrépusculée deviennent invisibles, des poussières décolorées. (Condensations de flammes absolues je cherche ça me prend il me faut de nouveaux sourires comme autant de révélations pour apaiser un peu l'énergie de l'homme libre) Ce n'est pas facile d'écrire sur rien. Page blanche océane, dessins des sillons aqueux sur l'écume miroir où se reflète un soleil sans fin. Les vagues retombent et s'évanouissent. Coma sonore d'attentes ajournées. La forme du langage des muses muettes. Frêles tremblements des lèvres bleues épanchant le silence souple. Entends-je une parole, un mot, une brève syllabe? Fluet spasme, oméga murmuré entre ténèbres et lumière. Torsade des doigts dans sa chevelure mordorée. Se resserre puis se défait le noeud qui nous unit. Regards plongés dans l'acier du temps. Oui qu'elle me dit. À répétition dans des accords couplés. Ce oui n'est rien d'autre que l'ultime titre du mythe imaginé.

vendredi 16 juin 2017

fragments

Entre ce présent qui avale l'avenir et celui emporté par le passé. La lumière du soleil se déploie sur les pages du livre en un éclat violent. Les lettres prennent un sens nouveau et forment des alliages inconnus. En arrière sur le fond de la page se dessinent pensées, images et souvenirs qui viennent distraire la lecture. S'inventent alors des poèmes éphémères qui naissent et meurent comme se tournent les pages. Leur vie est brève, gratuite et libre. Devrais prendre le temps de retranscrire l'inconnu au connu, faut pas se fier à la mémoire, mais n'en fais rien, soumis à leur révélation aléatoire. Chapelet d'épiphanies égrainées mentalement jusqu'à leur disparition, elles tombent dans l'eau sale et opaque de l'oubli. Mais elles reviendront de toute façon, portant différents masques et arborant nouvelles couleurs, mais toujours surchargées des mêmes émotions, comme des succédanés sublimés de puissants désirs. 

***

"Le retour, en grec, se dit nostos. Algos signifie souffrance. La nostalgie est donc la souffrance causée par le désir inassouvi de retourner. Pour cette notion fondamentale, la majorité des Européens peuvent utiliser un mot d'origine grecque (nostalgie, nostalgia) puis d'autres mots dans la langue nationale : añoranza, disent les Espagnols : saudade, disent les Portugais. Dans chaque langue, ces mots possèdent une nuance sémantique différente. Souvent, ils signifient seulement la tristesse causée par l'impossibilité du retour au pays. Mal du pays. Mal du chez-soi. [...] Les Tchèques, à côté du mot nostalgie pris du grec, ont pour cette notion leur propre substantif, stesk, et leur propre verbe ; la phrase d'amour tchèque la plus émouvante : stýská se mi po tobě : j'ai la nostalgie de toi ; je ne peux supporter la douleur de ton absence. En espagnol, añorar (avoir de la nostalgie) qui vient du catalan enyorar, dérivé, lui, du mot latin ignorare (ignorer). Sous cet éclairage étymologique, la nostalgie apparaît comme la souffrance de l'ignorance. Tu es loin, et je ne sais pas ce que tu deviens. Mon pays est loin, et je ne sais pas ce qui s'y passe. [...] C'est à l'aube de l'antique culture grecque qu'est née L'Odyssée, l'épopée fondatrice de la nostalgie. Soulignons-le : Ulysse, le plus grand aventurier de tous les temps, est aussi le plus grand nostalgique. [...] Pourtant, entre la dolce vita à l'étranger et le retour risqué à la maison, il choisit le retour. À l'exploration passionnée de l'inconnu (l'aventure), il préféra l'apothéose du connu (le retour). À l'infini (car l'aventure ne prétend jamais finir), il préféra la fin (car le retour est la réconciliation avec la finitude de la vie)."

-  Milan Kundera, dans l'énooorme L'ignorance

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une aube orageuse
odeur de pluie et de terre
retour impossible
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belle écarlate
écartelée à jamais
la pierre s'est fendue
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un matin d'été
la nuit a tissé le vent
seuls les arbres dansent
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sur l'écorce humide
un parchemin délavé
stries aléatoires
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on boirait le jour
liberté mélancolique
jusqu'à la noyade

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Chris, un ex-taulard d'origine québécoise qui a grandi dans les pires ghettos de Miami, m'interpelle par hasard pour avoir un peu d'argent. Une phrase glanée dans son très long soliloque : 

"... pis là man you know he fucking cut the throat of the guy next to me and I was scared like shit like am I the next one so fait que là j'me tasse dans un coin d'la douche la tête baissée les deux mains su' mon dick pass'qu'j'ai peur qu'y me l'coupe ou qu'y me rape j'avais du blood partout su'moé pis les blacks y sont partis comme si de rien n'était le latinos 'tait couché à terre la gorge tranchée pis y'avait du blood partout autour ch'tais tuseul ch'savais pas si y fallait que j'aille voir les screws fait que I shut my mouth and got the fuck outta there man en rentrant dans mon cell j'ai essayé de dormir to forget all that shit you know mais ch'tais pas capab' I mean blood fucking everywhere ch'tais sûr j'en vais encore su'moé so I tried to sleep man et les nightmares ont commencé c'est là que les nightmares ont commencé the fucking nightmares que j'ai faites ça faisait même pas un mois que ch'tais là pis j'en avais pour huit ans man this fucking prison drove me insane pis là j'essaie d'm'en sortir you know ch'cherche quequ'un pour raconter mon histoire des histoires comme ça j'en ai tellement pis it has to got out you know tout le monde me dit d'écrire un livre mais je sais pas écrire you know man j'sais juste raconter y'a personne qui veut m'aider icitte toé t'es écrivain tu peux m'aider right man on va faire ça 50/50 man ça va se vendre c'est sûr we could make tons a cash man the people they have to know what's happening fait que tu veux-tu la raconter mon histoire?"

Bouleversé par son récit mais en même temps effrayé par ce personnage transpirant une violence folle, j'ai rien répondu. Lui ai donné un peu de cash pour qu'il puisse manger à sa faim. Il m'a serré la main et m'a remercié. En retournant chez moi, je réfléchissais sans cesse, tentant de me justifier de n'avoir pu l'aider. Je n'ai retenu que cette pensée : "I'm so sorry dude, j'peux pas écrire ton histoire, j'suis pas capable d'écrire ça des histoires, j'(essaie d')en oublie(r) ; j'écris pas ça des livres, j'écris de la poésie."

mardi 13 juin 2017

heure bleue en parc La Fontaine
échangerais mon cerveau avec n'importe qui
cinq minutes juste pour voir
à part peut-être avec la fille là-bas
qui fait les mêmes trois accords sur sa guitare
la do sol depuis dix minutes
quand la répétition est aliénante
c'est peut-être une lésée du préfrontal
un couple à côté
cinq minutes seulement
juste pour comparer le poids de leur amour
juste pour voir ce que le monde voit

Where is my mind des Pixies joue su' repeat
(l'autocorrecteur me propose "quête" au lieu de "where"
ça fait quasiment du sens)
ma tête est partout
couchée sur l'herbe fraîche
perdue dans le ciel en face
noyée dans l'étang en bas
le présent en train de m'envoyer sa flèche direct dans l'oeil
le temps verse son enfance sur l'espace

l'eau bouge toujours en peu
et permet de faire le plein de calme
avant le concert des cordes dissonantes
avant distorsion mur de son et orage électrique des guitares
crinquées à fond
à prévoir sans faute plus tard au show des Dales

arrivé dans le ventre-ville
du monde à plus finir d'exister
grouille tout autour
weekend de F1 oblige
des guedailles asiatiques en face de moi
sont venues poser
et exposer leur silicone vulgaire
les silhouettes se fanent en des amas de vers

serai seul en foule pendant un bon moment
m'enivrant de fougue et de foudre illusoire
jusqu'à une apparition improbable
ce qu'on appelle un heureux hasard
elle ne m'a pas vu la voir
sa robe est passée auréolée
d'une couronne dans son sillage
cheveux d'ébène dans la découpe de la nuit
de jais brillant des yeux chantent l'encre du soir
charme d'un sourire de feu félin de bronze
aux déhanchements méthodiques
comme un pont entre deux mondes
une conjonction de beauté pure
Where is my mind? je sais pu
elle a oublié son visage dans ma tête

lundi 5 juin 2017

courant de conscience

Parce que l'esprit plein de triturants scorpions, ai essayé de méditer sur les recommandations de l'ami. Ai toughé un pesant trois minutes et pas davantage. Difficile de ne pas méditer sur l'amer mystère de l'amour. Réessaierai éventuellement mais pas maintenant, mon cerveau vasque débordante de perpétuelles ébullitions n'a que faire d'être concentré sur faux-semblant de rien. Ai pourtant repoussé l'action de l'insomnie, fatal bourreaux nocturne, à grands coups d'épiphanies dernièrement. Le sommeil fut tiède, immobile. Sans vent, sans murmures et sans rêves. Aucune rumeur quelconque se dessinait dans les reliefs grisés de l'ombre. Et même dans cette torpeur, une force avançait, permettant d'oublier cette constante inquiétude qui domine tout mon être. Parce que l'amour n'est pas un sentiment, c'est une expérience que la mémoire et le coeur atténuent ou amplifient selon l'importance d'un souvenir ressuscité. Avec l'éveil surgit le passé. Le tisseur de vent, l'ébranleur de la terre : The past is consumed in the present and the present is living only because it brings forth the future... I desire to press in my arms the loveliness which has not yet come into the world. Dans la relecture des maîtres, les éjouissances reviennent, la volonté se raffermit, vivre à temps perdu pour retrouver tout le sens. Dans une ivresse noble, une voix cristalline perce dans le prisme du lustre. Comme le vent efface tous les gestes du sable. Énigmes du désert sans sources. Progresse le déclin du mirage : vulnérable, mais d'une droiture inébranlable devant la vérité, ne subirai plus de désillusion. Nous sommes toujours au parfait milieu de notre vie. Que faire lorsque l'on est attiré par l'évanescence fugitive d'un récent souvenir qui se dérobe? Cultiver la poésie en une suite d'épiphanies invincibles. Personne ne rit à la barbe des nuages aujourd'hui, partout des rameaux d'orages embroussaillent le ciel opaque. Échos sourds. Le cri du coeur est brisé. La honte est toujours une chute, mais il faut chuter pour sentir pousser les ailes. Ne rougirai plus jusqu'à l'aveuglement devant l'éclipse de tes yeux enlarmés, n'apaiserai plus mes déroutes dans le giron de ton corps absent. Albâtre de chair pénétrée. Continuerai de dire ce que je vois dans ce que je ne vois pas. Contrairement à la mort, ne pas se contenter de n'importe quoi, même si elle aussi a besoin d'air, il y a la vie malgré tout. Le coeur relayé aux forges, le marteau sans maître fait son office. L'oubli dégouline et se coagule sur le socle, sang léché recraché dans les chants de l'encre. Créer un bloc de granit bleu, totalité imparfaite, assise du grand artifice. Ciel encore sursaturé de pluie, vastes et grands lambeaux enserrés et tordus par le poing de l'espace. L'averse a des allures d'infini par-delà l'exil intérieur de la séparation.

jeudi 1 juin 2017

épiphanie

Sometimes a fever gathered within him and led him to rove alone in the evening along the quiet avenue. The peace of the gardens and the kindly lights in the windows poured a tender influence into his restless heart. The noise of children at play annoyed him and their silly voices made him feel, even more keenly than he had felt at Clongowes, that he was different from others. He did not want to play. He wanted to meet in the real world his unsubstantial image which his soul so constantly beheld. He did not know where to seek it or how: but a premonition which led him on told him that this would, without any overt act of his, encounter him. They would meet quietly as if they had known each other and had made their tryst, perhaps at one of the gates or in some more secret place. They would be alone, surrounded by darkness and silence: and in that moment of supreme tenderness he would be transfigured. He would fade into something impalpable under her eyes and then in a moment, he would be transfigured. Weakness and timidity and inexperience would fall from him in that magic moment.
- James Joyce, Portrait of the artist as a young man