mercredi 21 juin 2017

Les muses parties, suis en manque de mythologie. Parties jouer sur les supercordres des grandes orgues d'autres cosmogonies. Ainsi désertés, le temps, l'espace, les lieux, les images et les objets perdent de leur superbe et le banal refait surface. Trouver l'épique dans le banal, odyssée joycienne vampirisante. Les mots retrouvent leur état premier, ils ne sont que d'abolis bibelots d'inanité sonore comme dirait Bienarmé. Ils perdent en signifiance même s'ils sont totalement libres. Ou peut-être que chacun d'eux devient point de fuite, une succession de centres de toiles de tout acabit, chaque mot comme coeur de labyrinthe où il faut terrasser le minotaure en soi. (Nuages compacts aube diaphane et ajourée où ses cheveux font entrelacs inouïs jusqu'à ce que l'orage rougisse jaloux) Mais se peut que je délyre. Des milliers d'images suspendues au-dessus des têtes et des mots parmi celles des autres formant des constellations désaccordées. Aucune superbasse ne vibre sinon l'adéquation du coeur et du cerveau. Superbasse si perdue en-deça du son strident du quotidien qu'il faut l'oreille de l'autre couchée sur ma poitrine pour l'entendre, pour en percevoir le pouls, pour pouvoir le faire vivre et lui donner un sens. Sans cela impalpable c'est et se répercute dans aucun mot... ai passé toute la journée tout entière à lyre et à écrire, à tisonner le feu de l'en-soi, à dompter les volcans sauvages. Les particules de l'atmosphère décrépusculée deviennent invisibles, des poussières décolorées. (Condensations de flammes absolues je cherche ça me prend il me faut de nouveaux sourires comme autant de révélations pour apaiser un peu l'énergie de l'homme libre) Ce n'est pas facile d'écrire sur rien. Page blanche océane, dessins des sillons aqueux sur l'écume miroir où se reflète un soleil sans fin. Les vagues retombent et s'évanouissent. Coma sonore d'attentes ajournées. La forme du langage des muses muettes. Frêles tremblements des lèvres bleues épanchant le silence souple. Entends-je une parole, un mot, une brève syllabe? Fluet spasme, oméga murmuré entre ténèbres et lumière. Torsade des doigts dans sa chevelure mordorée. Se resserre puis se défait le noeud qui nous unit. Regards plongés dans l'acier du temps. Oui qu'elle me dit. À répétition dans des accords couplés. Ce oui n'est rien d'autre que l'ultime titre du mythe imaginé.

vendredi 16 juin 2017

fragments

Entre ce présent qui avale l'avenir et celui emporté par le passé. La lumière du soleil se déploie sur les pages du livre en un éclat violent. Les lettres prennent un sens nouveau et forment des alliages inconnus. En arrière sur le fond de la page se dessinent pensées, images et souvenirs qui viennent distraire la lecture. S'inventent alors des poèmes éphémères qui naissent et meurent comme se tournent les pages. Leur vie est brève, gratuite et libre. Devrais prendre le temps de retranscrire l'inconnu au connu, faut pas se fier à la mémoire, mais n'en fais rien, soumis à leur révélation aléatoire. Chapelet d'épiphanies égrainées mentalement jusqu'à leur disparition, elles tombent dans l'eau sale et opaque de l'oubli. Mais elles reviendront de toute façon, portant différents masques et arborant nouvelles couleurs, mais toujours surchargées des mêmes émotions, comme des succédanés sublimés de puissants désirs. 

***

"Le retour, en grec, se dit nostos. Algos signifie souffrance. La nostalgie est donc la souffrance causée par le désir inassouvi de retourner. Pour cette notion fondamentale, la majorité des Européens peuvent utiliser un mot d'origine grecque (nostalgie, nostalgia) puis d'autres mots dans la langue nationale : añoranza, disent les Espagnols : saudade, disent les Portugais. Dans chaque langue, ces mots possèdent une nuance sémantique différente. Souvent, ils signifient seulement la tristesse causée par l'impossibilité du retour au pays. Mal du pays. Mal du chez-soi. [...] Les Tchèques, à côté du mot nostalgie pris du grec, ont pour cette notion leur propre substantif, stesk, et leur propre verbe ; la phrase d'amour tchèque la plus émouvante : stýská se mi po tobě : j'ai la nostalgie de toi ; je ne peux supporter la douleur de ton absence. En espagnol, añorar (avoir de la nostalgie) qui vient du catalan enyorar, dérivé, lui, du mot latin ignorare (ignorer). Sous cet éclairage étymologique, la nostalgie apparaît comme la souffrance de l'ignorance. Tu es loin, et je ne sais pas ce que tu deviens. Mon pays est loin, et je ne sais pas ce qui s'y passe. [...] C'est à l'aube de l'antique culture grecque qu'est née L'Odyssée, l'épopée fondatrice de la nostalgie. Soulignons-le : Ulysse, le plus grand aventurier de tous les temps, est aussi le plus grand nostalgique. [...] Pourtant, entre la dolce vita à l'étranger et le retour risqué à la maison, il choisit le retour. À l'exploration passionnée de l'inconnu (l'aventure), il préféra l'apothéose du connu (le retour). À l'infini (car l'aventure ne prétend jamais finir), il préféra la fin (car le retour est la réconciliation avec la finitude de la vie)."

-  Milan Kundera, dans l'énooorme L'ignorance

***

une aube orageuse
odeur de pluie et de terre
retour impossible
     _____

belle écarlate
écartelée à jamais
la pierre s'est fendue
     _____

un matin d'été
la nuit a tissé le vent
seuls les arbres dansent
     _____

sur l'écorce humide
un parchemin délavé
stries aléatoires
     _____

on boirait le jour
liberté mélancolique
jusqu'à la noyade

***

Chris, un ex-taulard d'origine québécoise qui a grandi dans les pires ghettos de Miami, m'interpelle par hasard pour avoir un peu d'argent. Une phrase glanée dans son très long soliloque : 

"... pis là man you know he fucking cut the throat of the guy next to me and I was scared like shit like am I the next one so fait que là j'me tasse dans un coin d'la douche la tête baissée les deux mains su' mon dick pass'qu'j'ai peur qu'y me l'coupe ou qu'y me rape j'avais du blood partout su'moé pis les blacks y sont partis comme si de rien n'était le latinos 'tait couché à terre la gorge tranchée pis y'avait du blood partout autour ch'tais tuseul ch'savais pas si y fallait que j'aille voir les screws fait que I shut my mouth and got the fuck outta there man en rentrant dans mon cell j'ai essayé de dormir to forget all that shit you know mais ch'tais pas capab' I mean blood fucking everywhere ch'tais sûr j'en vais encore su'moé so I tried to sleep man et les nightmares ont commencé c'est là que les nightmares ont commencé the fucking nightmares que j'ai faites ça faisait même pas un mois que ch'tais là pis j'en avais pour huit ans man this fucking prison drove me insane pis là j'essaie d'm'en sortir you know ch'cherche quequ'un pour raconter mon histoire des histoires comme ça j'en ai tellement pis it has to got out you know tout le monde me dit d'écrire un livre mais je sais pas écrire you know man j'sais juste raconter y'a personne qui veut m'aider icitte toé t'es écrivain tu peux m'aider right man on va faire ça 50/50 man ça va se vendre c'est sûr we could make tons a cash man the people they have to know what's happening fait que tu veux-tu la raconter mon histoire?"

Bouleversé par son récit mais en même temps effrayé par ce personnage transpirant une violence folle, j'ai rien répondu. Lui ai donné un peu de cash pour qu'il puisse manger à sa faim. Il m'a serré la main et m'a remercié. En retournant chez moi, je réfléchissais sans cesse, tentant de me justifier de n'avoir pu l'aider. Je n'ai retenu que cette pensée : "I'm so sorry dude, j'peux pas écrire ton histoire, j'suis pas capable d'écrire ça des histoires, j'(essaie d')en oublie(r) ; j'écris pas ça des livres, j'écris de la poésie."

mardi 13 juin 2017

heure bleue en parc La Fontaine
échangerais mon cerveau avec n'importe qui
cinq minutes juste pour voir
à part peut-être avec la fille là-bas
qui fait les mêmes trois accords sur sa guitare
la do sol depuis dix minutes
quand la répétition est aliénante
c'est peut-être une lésée du préfrontal
un couple à côté
cinq minutes seulement
juste pour comparer le poids de leur amour
juste pour voir ce que le monde voit

Where is my mind des Pixies joue su' repeat
(l'autocorrecteur me propose "quête" au lieu de "where"
ça fait quasiment du sens)
ma tête est partout
couchée sur l'herbe fraîche
perdue dans le ciel en face
noyée dans l'étang en bas
le présent en train de m'envoyer sa flèche direct dans l'oeil
le temps verse son enfance sur l'espace

l'eau bouge toujours en peu
et permet de faire le plein de calme
avant le concert des cordes dissonantes
avant distorsion mur de son et orage électrique des guitares
crinquées à fond
à prévoir sans faute plus tard au show des Dales

arrivé dans le ventre-ville
du monde à plus finir d'exister
grouille tout autour
weekend de F1 oblige
des guedailles asiatiques en face de moi
sont venues poser
et exposer leur silicone vulgaire
les silhouettes se fanent en des amas de vers

serai seul en foule pendant un bon moment
m'enivrant de fougue et de foudre illusoire
jusqu'à une apparition improbable
ce qu'on appelle un heureux hasard
elle ne m'a pas vu la voir
sa robe est passée auréolée
d'une couronne dans son sillage
cheveux d'ébène dans la découpe de la nuit
de jais brillant des yeux chantent l'encre du soir
charme d'un sourire de feu félin de bronze
aux déhanchements méthodiques
comme un pont entre deux mondes
une conjonction de beauté pure
Where is my mind? je sais pu
elle a oublié son visage dans ma tête

lundi 5 juin 2017

courant de conscience

Parce que l'esprit plein de triturants scorpions, ai essayé de méditer sur les recommandations de l'ami. Ai toughé un pesant trois minutes et pas davantage. Difficile de ne pas méditer sur l'amer mystère de l'amour. Réessaierai éventuellement mais pas maintenant, mon cerveau vasque débordante de perpétuelles ébullitions n'a que faire d'être concentré sur faux-semblant de rien. Ai pourtant repoussé l'action de l'insomnie, fatal bourreaux nocturne, à grands coups d'épiphanies dernièrement. Le sommeil fut tiède, immobile. Sans vent, sans murmures et sans rêves. Aucune rumeur quelconque se dessinait dans les reliefs grisés de l'ombre. Et même dans cette torpeur, une force avançait, permettant d'oublier cette constante inquiétude qui domine tout mon être. Parce que l'amour n'est pas un sentiment, c'est une expérience que la mémoire et le coeur atténuent ou amplifient selon l'importance d'un souvenir ressuscité. Avec l'éveil surgit le passé. Le tisseur de vent, l'ébranleur de la terre : The past is consumed in the present and the present is living only because it brings forth the future... I desire to press in my arms the loveliness which has not yet come into the world. Dans la relecture des maîtres, les éjouissances reviennent, la volonté se raffermit, vivre à temps perdu pour retrouver tout le sens. Dans une ivresse noble, une voix cristalline perce dans le prisme du lustre. Comme le vent efface tous les gestes du sable. Énigmes du désert sans sources. Progresse le déclin du mirage : vulnérable, mais d'une droiture inébranlable devant la vérité, ne subirai plus de désillusion. Nous sommes toujours au parfait milieu de notre vie. Que faire lorsque l'on est attiré par l'évanescence fugitive d'un récent souvenir qui se dérobe? Cultiver la poésie en une suite d'épiphanies invincibles. Personne ne rit à la barbe des nuages aujourd'hui, partout des rameaux d'orages embroussaillent le ciel opaque. Échos sourds. Le cri du coeur est brisé. La honte est toujours une chute, mais il faut chuter pour sentir pousser les ailes. Ne rougirai plus jusqu'à l'aveuglement devant l'éclipse de tes yeux enlarmés, n'apaiserai plus mes déroutes dans le giron de ton corps absent. Albâtre de chair pénétrée. Continuerai de dire ce que je vois dans ce que je ne vois pas. Contrairement à la mort, ne pas se contenter de n'importe quoi, même si elle aussi a besoin d'air, il y a la vie malgré tout. Le coeur relayé aux forges, le marteau sans maître fait son office. L'oubli dégouline et se coagule sur le socle, sang léché recraché dans les chants de l'encre. Créer un bloc de granit bleu, totalité imparfaite, assise du grand artifice. Ciel encore sursaturé de pluie, vastes et grands lambeaux enserrés et tordus par le poing de l'espace. L'averse a des allures d'infini par-delà l'exil intérieur de la séparation.

jeudi 1 juin 2017

épiphanie

Sometimes a fever gathered within him and led him to rove alone in the evening along the quiet avenue. The peace of the gardens and the kindly lights in the windows poured a tender influence into his restless heart. The noise of children at play annoyed him and their silly voices made him feel, even more keenly than he had felt at Clongowes, that he was different from others. He did not want to play. He wanted to meet in the real world his unsubstantial image which his soul so constantly beheld. He did not know where to seek it or how: but a premonition which led him on told him that this would, without any overt act of his, encounter him. They would meet quietly as if they had known each other and had made their tryst, perhaps at one of the gates or in some more secret place. They would be alone, surrounded by darkness and silence: and in that moment of supreme tenderness he would be transfigured. He would fade into something impalpable under her eyes and then in a moment, he would be transfigured. Weakness and timidity and inexperience would fall from him in that magic moment.
- James Joyce, Portrait of the artist as a young man

mercredi 31 mai 2017

L'heure bleue

Pour les photographes, l'heure bleue est ce moment de la journée assez bref entre le jour et la nuit, le laps de temps entre le moment où le soleil s'est couché et que la nuit n'est pas encore tombée, comme si celle-ci bordait le jour par l'embrasure de la porte de la chambre sans y rentrer. En d'autres mots, c'est le crépuscule ou la brunante, peu importe, la métaphore l'emporte sur le mot dans ce cas. Et c'est valable également pour l'aube, mais comme tout le monde dort, quasiment tout le monde devrais-je dire, personne n'y porte vraiment attention. Toujours est-il que pendant l'heure bleue, c'est l'atmosphère qui se charge de diffuser la lumière du soleil, celui-ci somnole, donc il n'a cure de continuer son travail pourtant presque infini. Presque, parce que, comme toute chose, même le soleil mourra éventuellement. L'on dit que pendant l'heure bleue, le temps se fige, le calme domine, le bleu devient plus sombre que d'habitude, et partout autour ses reflets se déclinent en une palette de bleus pâles touchant presque qu'au sublime. Mais je ne pense pas voir l'heure bleue aujourd'hui parce que je surveille pendant huit interminables heures des étudiants en train de réussir ou d'échouer leur session. Si je pense à l'heure bleue, c'est parce que le hasard, dans son auguste magnanimité, a décidé de me condamner dans un local - toujours sans fenêtres, faut pas se leurrer - aux murs bleus au lieu du crisse de beige habituel. Une fanfare célébrant ce renouveau aura joué dans ma tête pendant au moins un gros trois secondes. Pour donner l'impression que l'illustre tâche de surveiller ces tâcherons est d'une importance capitale sous la tutelle de la plus glorieuse éthique, je me promène dans la classe à travers les pupitres pour m'assurer que tout se passe dans les règles du non-art, c'est-à-dire celui de rédiger une laxative dissertation sans contrevenir à la nécessaire morale anti-plagiaire. Tout se passe très bien, leur concentration est telle qu'elle gomme leur audace à se risquer à tricher. Donc rien n'attire mon attention un peu engourdie jusqu'à ce que je tombe sur un pupitre vide sur lequel est gravé le prénom "Macha", un des nombreux diminutifs du prénom russe Maria. Spassiba Dostoïevski! Je m'arrête, regarde lentement les lettres. C'est grossier, gravé avec la pointe d'un compas probablement (sinon quoi?). Mais les fissures sont assez profondes quand même et je ne peux m'empêcher de voir que ce petit acte de vandalisme inoffensif résulte d'une solide adéquation d'ennui et de volonté. L'étudiant qui a fait ça témoigne de son ennui avec une détermination peu commune, il n'a clairement pas fait ça d'un seul trait, donc c'est devenu quelque chose d'important pour lui, il a voulu, de cours en cours, s'asseoir systématiquement à la même place pour continuer son ouvrage dont la réalisation s'est probablement échelonnée à moyen terme, comportement obsessif s'il en est un ; rendu là, ce n'est plus du vandalisme, c'est la marque maladroite de quelqu'un qui détruit (ou altère) pour créer. Macha. Les prénoms féminins qui n'ont que des "a" comme voyelle sont magiques. Macha comme la cousine à Vasily rencontrée au Café de la Mairie à Paris il y a de cela trois ans alors qu'on enfilait des quilles à l'aveugle entre amis. Un café à un jet de pierre du Panthéon où repose trâlée de poètes immortels, misère et corde. J'étais avec deux tops du vin, donc je me suis fermé la gueule pour pas avoir l'air idiot et pourtant j'avais misé juste sur la première bouteille. Une grosse syrah sale et poivrée bien tannique et enivrante à souhait. Macha était là, Vasily nous avait dit à mon pote et à moi qu'il n'avait pas vu sa cousine depuis un bon bout de temps et que, dans son souvenir, elle était un peu immature. Nous, mi-trentenaires, nous attendions à rencontrer une post-adolescente trippant sur les mangas russes (c'est un oxymore) ou écoutant de la pop asiatique de bouette (c'est un pléonasme). Le préjugé n'aura pas duré une minute, moins de temps qu'entre l'heure et l'heure bleue. En fait, ce n'était même pas un préjugé, c'était un prjug ; onomatopée d'ébahissement devant un des avatars les plus accomplis de Vénus. Macha dont les yeux bleus et les cheveux blond vénitien aussi purs que blé au vent illuminent toujours des images bien précises. Une Russe partie étudier la neuropsychothérapie (what the?) en Australie, en visite à Paris pour un colloque, belle brillante et complètement sympathique, - plus tard dans la soirée, elle me lira du Gogol en russe, je ne comprendrai rien, mais elle le fera pareil - souriante, curieuse et apprenant sur le vif nos trois français : un avec un accent russe, un avec un accent français et un avec un accent québécois, mal et diction. Dire qu'on a failli se taper le Louvre ensemble elle et moi le lendemain (je place les musées parmi les endroits les plus romantiques qui soient). Fidélité, quand tu nous tiens. Je nous aurais vus avoir le musée à nous deux, que ce soit dans l'aile des stèles étrusques, ou sous les toiles sombres de Delacroix, ou sous les clairs-obscurs d'un Vermeer à la recherche de l'ultime lumière, ou sous les plafonds illustres de la Renaissance, on aurait fait la bête à deux dos comme personnes. Une chose est sûre c'est que les toiles et les statues auraient pris vie à nous regarder et auraient été envieuses de nos abandons communs, de nos fièvres faisant suer peinture et vernis, car même si ces oeuvres sont immortelles, elles restent figées, chose que nous n'aurions jamais été Macha et moi. Fantasme, quand tu nous libères. Je sors de ma brève rêverie et reviens à l'ensemble de la classe. Pendant les huit heures que dureront cette journée, je repasserai plusieurs fois devant de pupitre, le touchant presque à chaque fois, comme tentant de protéger quelque chose qui n'est connu que de moi, qui n'appartient qu'à moi, des images précises situées juste là, dans un prénom gravé sur un pupitre, entre le passé et le présent, dans une heure bleue qui n'en est pas vraiment une, mais qui au fond n'est que ça, parce que l'heure bleue existe aussi pour la pensée.

lundi 29 mai 2017

Un monstre chuchote derrière moi, siffle entre ses lèvres. Je sens venir la violence d'une vie dans l'herbe fraîche. Mais toute violence a une fin. Fracas sauvage de l'aube. Sol et murs de pluie verte. Les mâchoires de la rosée embrassent la nuque, la pierre perce la dépouille, le front éteint. La mémoire s'enracine dans l'argile incertaine. Comme des pantins disloqués, les pensées sont fatiguées de danser tout croche et pour rien dans l'indifférence nue.

dimanche 28 mai 2017


pu de correction
la Neuvième de Beethov
de gloire et de joie


vendredi 26 mai 2017

Dans l'écoute du silence, n'entendre que le bruit que fait l'écoute du silence. Le souffle des bruits blancs survolant le spectre chromatique du son. L'agonie muette de minutes fusillées. Un vide murmurant les muses essaimées ; fugitives autour du temps vertical, en périphérie de l'origine, au-delà de la naissance. Les rangs sans retard se rompent. L'on conserve les armes pour mieux refuser le combat. Se détourne le visage des ronces, la désertion comme plus bel échec. Dans la noblesse de l'inaction passionnée, il faut désapprendre le tourment de l'homme libre.

dimanche 21 mai 2017

débouler par en haut

ai passé le temps avec le vent l'aut'soir surchargé de parfums et de promesses il était à me raconter ses fantômes déguisés en nuit noire entrailles aux couleurs d'ébène concentrée de lumière bleue il fendait le ciel impunément inconstant tout en transport à désaccorder le soir dors dans mon sang va-t'en mais reste encore qui chantait l'autre dans son spleen par-dessus les fantômes tout plein de beauté c'était cet hymne pour cette nuit unique il nous faut regarder avec courage dans le coeur de la beauté et tenir entre la main et ce coeur une vérité brûlante éclats de verre saturés de chaleur pendant que les miroirs agonisent suturer encore et toujours les plaies des langueurs perfides les fissures dans la peau du souvenir en attendant que se dépose complètement immobile l'insomnie sédiments de poussière sur le sommeil une quiétude impossible... relents des discussions avec l'ami là-bas au loin à six heures plus tard d'ici un peu en avance sur notre temps il est l'ami à philosopher dans ses vignes et ses friches et moi ici en retard à déchiffrer mes échecs mes ivresses mes progrès et mes vices à voir dans les sèves bues de nouveaux puits et à accueillir tous ces colporteurs d'infini pendant les trois dernières années avec l'autre cette l'impression de n'être qu'un fantôme que le reflet d'une idylle pâlissant avec l'aube et c'est la même chose encore aujourd'hui seulement je n'ai plus personne à hanter mais pas grave je ne souffre pas la honte du mensonge seulement la liberté du vrai je survivrai aux sentences aux jugements des autres je continuerai l'écoute du silence à des vies de distance à caresser les muses à défier les augures à amener la gloire encore inlassablement il n'est de prophète que nous bâtards d'amours avortés dans lesquels nous ne tomberons plus

mercredi 17 mai 2017

Nul ne lui [l'artiste point vaniteux] est comparable dans les nuances de l'automne avancé, dans la félicité indescriptible d'une ultime et toute fugitive jouissance; il sait une résonance particulière à l'intime étrangeté des minuits de l'âme, où cause et effet paraissent se disjoindre alors qu'à tout instant quelque chose peut naître "du néant": plus heureusement que tout autre il puise à la source souterraine de la félicité humaine et pour ainsi dire à la coupe vidée de cette félicité où les gouttes les plus âpres et les plus amères finissent par se mêler aux plus douces; il connaît cette lassitude de l'âme qui se traîne et ne sait plus bondir ni voler, ni même marcher : il a le regard effarouché de la douleur cachée, de la compréhension inconsolable, de la séparation inavouée; oui, en tant que l'Orphée de toute secrète détresse, il est plus grand qu'aucun autre et, d'une manière générale, il a enrichi l'art de maintes choses qui jusqu'alors paraissaient inexprimables et même indignes de l'art, de celles que la parole ne pouvait éluder - réalités demeurées insaisissables, infimes et microscopiques de l'âme : en effet, il est le maître des réalités infimes.

- Nietzsche, Le Gai Savoir

dimanche 14 mai 2017


l'aube entamée dans la plaie
vivent les lumineux reliefs de l'onde
sa chevelure dans le vent défait
sur son visage le refuge de l'ombre

samedi 13 mai 2017

Le long du chemin pavé de nos étreintes, des rêves déchiquetés gisent. Enlacés, tout ce temps plongés dans l'âme du silence, nos corps perdus à rapprocher les astres, à cueillir les murmures, à sceller les éclairs hésitants, et sans relâche, continuer d'assembler le ciel. Nos lèvres jointes sur la blessure du bruit. Nous nous sommes retrouvés sur le mauvais versant du feu.

jeudi 11 mai 2017

Martèle dans l'aube sans origine, littoral flou entre la nuit et le jour, le chant criard plein d'étincelles d'un oiseau, un seul, qui est là sur une branche parmi mille et qui vit. Et moi aussi dans le monde endormi je suis fin seul aux confins des autres, banni, en exil sur une terre de manchots, toutes mains refusées, tout élan aboli. Le vent suffoque et les heures molles dégoulinent leur plomb sur le bras du temps.

mardi 9 mai 2017

errances en détours dans les avenues autant mentales que physiques à fouler des pieds la cendre invisible du jour à s'isoler des bruits de la ville autour en écoutant les chants superbes de la toxique sirène have to touch myself to pretend you're there coquine coquine coquine Lana puissant cristal érotique conjoncture de fantasmes de parfums et de lumières her voice is sex it is not sexy it's sex Éros sublime souffles lascifs et malgré l'absence même si elle n'est pas là oser croire que nos soupirs s'embrassent fusionnent fondent et forment une lave qui n'appartient qu'au temps en train de relire les Illuminations du plus précoce génie sorte de retour aux sources aux racines aux souches en ce qui me concerne la révolte et l'amour comme troncs indélogeables inabattables en le parcours défriché à regret parfois de ma conscience mais il reste du pas tuable en soi faut croire une volonté qui pousse à hurler aux arbres ces si fidèles oreilles ces si augustes complices tous les secrets de l'encre à tutoyer les astres en dansant avec candeur dans un crépuscule sans fin dans une ronde de cercles imparfaits où les points de fuite ont quitté leur centre infini les satellites se désorientent les révolutions se désaxent les grands vents dominent et soufflent sur les poussières de l'aile de l'instant ce papillon ce maître de la métamorphose cette nymphe de tempête leur chaude indifférence je est un autre tu est un autre nous ne sommes qu'autres malgré nos noms sur nos lèvres comme ultimes prières qui ne sauraient sauver tous ceux coupables d'avoir un peu trop aimé

dimanche 7 mai 2017


dimanche matin
être en manque de grandiose
chercher l'absolu


Le jour est tombé sans que je m'en aperçoive parce que ça fait des jours qu'il pleut. Nuit et jour n'ont plus d'importance, le passage des lourds nuages rythment le temps et le spleen. Et s'épuisent les relents de l'absinthe, les ivresses passées se distillent en amertume. Rien faire, tout arrêter, de penser surtout (im-pos-si-ble). To tame all the scorpions in the mind with greater tragedies. Going back to the Bard. Relire Othello. Qui aurait dû s'appeler Iago en fait tellement c'est lui, the greatest villain ever, qui tire toute les ficelles, qui prend dans sa toile toutes les mouches inutiles que sont les autres. (Les émotions s'entremêlent, se conjuguent et tissent de biens étranges fils...) Si cruel et vil et en même temps d'une intelligence si implacable. La scène 3 de l'acte 3 est absolument monumentale, une dissertation experte sur le pouvoir terrifiant de la suggestion. Ce qu'une idée qui germe dans l'esprit peut faire comme dommage... Iago est détestable en tout et pourtant, la moitié de ses répliques sont de pénétrantes vérités. Et ses derniers mots sont d'une force : "Demand me nothing, what you know, you know ; / From this time forth, I never will speak word." L'empire de qui décide de se taire. Une araignée, une tarentule bien venimeuse devrait porter son nom, et pourtant

Virtue? A fig! 'Tis in ourselves that we are thus, or thus : our bodies are gardens, to the which our wills are gardeners, so that if we will plant nettles, or sow lettuce, set hyssop, and weed up thyme ; supply it with one gender of herbs, or distract it with many ; either have it sterile with idleness, or manur'd with industry, why, the power and corrigible authority of this lies in our wills. If the balance of our lives had not one scale of reason, to poise another of sensuality, the blood and baseness of our nature would conduct us to most preposterous conclusions. But we have reason to cool our raging motions, our carnal stings, our unbitted lusts : whereof I take this, that you call love, to be a sect or scion.

vendredi 5 mai 2017

I know I am deathless,
I know the orbit of mine cannot be swept by a carpenter's
      compass,
I know I shall not pass like a child's carlacue cut with a
      burnt stick at night.

I know I am august,
I do not trouble my spirit to vindicate itself or be understood,
I see that the elementary laws never apologize,
I reckon I behave no prouder than the level I plant my
      house by after all.

I exist I as am, that is enough,
If no other in the world be aware I sit content,
And if each and all be aware I sit content.

One world is aware, and by far the largest to me, and that is 
      myself,
And whether I come to my own today or in ten thousand or
      ten millions years,
I can cheerfully take it now, or with equal cheerfulness I
      can wait.

My foothold is tenoned and mortised in granite,
I laugh at what you call dissolution,
And I know the amplitude of time.

I am the poet of the body,
And I and the poet of the soul.


- Walt Whitman, Leaves of grass 

mardi 2 mai 2017

poésies en Escalier (on s'amuse)


Aphorisme - J'ai juste envie de fourrer la femme sur du Lana Del Rey.

***

des statues de perles immobiles dans le vent
un jet de lumière sur les révoltes assises
faux-semblant hypocrite que la pluie épuise
où tarde à s'ouvrir un crépuscule latent

l'effort vain de tailler de nouvelles sculptures
alors que survient la sécheresse des pintes
chercher dans le néant à fleurer les absinthes
où bourgeonnent patientes mes nobles luxures

prendre son coeur vif et l'étendre sur la table
je construis les azurs repoussant l'ineffable
et détruis le silence à grands coups de courage

à dresser devant soi les murailles obstinées
s'arrêter un instant, anticiper l'orage
et attendre les yeux purs dans lesquels plonger

***

écrire un sonnet
avec l'ami, en le lieu
le jour a un sens


lundi 1 mai 2017

exercice de style - sonnet

un solstice de soufre en son midi éteint
dissimule en son sein les désirs surannés
la lente agonie des chimères refoulées
souffle la naissance des spectres de demain

rêve aboli de force, muse délétère
un nouvel opium aux arômes de safran
qui gémit dans les spasmes du jour haletant
et vit dans le trouble d'un indicible éther

le temps s'étiole au rythme d'hésitants soupirs
éclairs avortés en attendant le délire
et si tout ça n'était qu'un superbe prélude

les harmonies succèdent au calme désarroi
le puissant théorème d'une longue étude
s'extirper des méandres infinis de l'effroi

jeudi 27 avril 2017

mardi

Murs beiges-gris-plate de la classe et le temps dehors non moins gris-plate. Étudiants endormis sur le bord de se faire réveiller en crisse parce que gros, très gros cours aujourd'hui, celui qui sépare les allumés des éteints, ceux qui embarquent de ceux qui restent sur le quai de la passivité. To be or not to be. Être ou ne pas être. La traduction est incomplète en ce sens où, dans la langue anglaise de l'époque, Be veut autant dire être que faire. Il faut faire pour être, comme il faut être pour faire. Même si les deux notions sont très proches, la traduction française n'a pas le luxe de la polysémie. Évidemment, tout le monde connait la célébrissime réplique d'Hamlet, mais personne connait la suite de la tirade, là où il tente de répondre à la fameuse question, c'est donc là-dessus que s'attèlent les étudiants ce matin, à grands coups d'incompréhension que je dissiperai pendant une heure et demie aujourd'hui et une autre heure et demie vendredi. Je peux presque entendre les ondes de leurs synapses sollicitées, le travail de l'intellect, comme jamais. "Monsieur, deux cours sur un soliloque, c'est pas un peu exagéré? - Sachant que ça fait plus de 400 ans que ce soliloque défie et mystifie les lecteurs qui veulent bien s'y frotter, non, deux cours, ce n'est pas exagéré." Personne s'est obstinée. Après une grosse demi-heure laissés à eux-mêmes, ils sont, pour la plupart, dans le flou, donc je rectifie le tir. Voir les yeux de Justin s'écarquiller alors qu'il vient de comprendre, c'est pour ça que je fais ce que je fais, que je suis ce que je suis. Il vient de comprendre que Shakespeare n'a rien de ringard, rien de daté ; il vient de comprendre les notions d'intemporel et d'universel, il vient de comprendre quelque chose d'énorme, il a une prise de conscience. Son visage change. Ses muscles se relâchent. À la crispation de l'incompréhension succède le relâchement de l'illumination. On pourrait presque voir une sorte de maturité naître, en direct. Une sorte d'épiphanie. Juste ça aurait plus que fait ma journée. Ils seront une dizaine à avoir cette réaction.

Plus tard en après-midi, les murs sombres du Musée des beaux-arts remplacent les murs beiges-gris-plate de la classe. Mais ils ne sont pas sombres longtemps ; pendant deux heures, je déambule dans les différentes salles où est consacrée une exposition à Marc Chagall. Maelström, explosion, symphonie de couleurs, que d'expressions galvaudées qui ne rendront jamais hommage à ce que je suis en train de voir. Pas de regarder, de voir. Je prends littéralement dans la gueule, à bout portant, une trâlée de salves de canons à couleurs. Chagall se réinvente à chaque oeuvre et on reconnait sa signature, le verbe de ses couleurs, à chaque fois. Après une heure, les élèves en visite qui me tapaient sur le gros nerf solide n'existent plus, je ne vois que de la créativité humaine à la puissance mille, toutes les oeuvres bougent : mouvement dans l'immobilité, y'a quelque chose qui vit dans ses oeuvres. Je dois m'arrêter à quelques reprises, respirer, réaliser, j'hallucine. J'interpelle deux dames qui partagent mon émotion et mon enthousiasme. Je leur dis que je n'en reviens juste pas. Je suis presque étourdi, à deux doigts du syndrome de Stendhal. 

Parce que toutes ces belles émotions m'ont donné soif, je pars rejoindre les chevaliers pour notre rendez-vous hebdomadaire, en notre lieu, à notre table. Ç'aurait pu s'arrêter là, mais non. On parle voyages, littérature, poésie, arts et vie, Dionysos, Bacchus et Vénus, Kundera, Whitman, Dostoïevski, Nietzsche. Encore. On parle du silence comme contrepoint de la vérité. De l'amour à un sens, comme dirait Nietzsche : "Et si je t'aime, est-ce que ça te regarde?" Les pintes d'entrechoquent, les poings s'abattent sur la table. C'est pas de la colère, c'est de l'énergie. Et on en a inépuisable en nos verres, nos têtes et nos coeurs, inassoiffable en nos gosiers, nos rêves et nos vers. Rien ne nous arrête, on passe d'une montagne à l'autre sans les escalader, mais plutôt en sautant d'un sommet à l'autre. Entre deux transports, je regarde pour la ixième fois si des billets pour Bonobo se sont libérés. C'est sold-out depuis trop longtemps, j'ai tardé à me décider. Surprise : je parviens à me trouver un billet. J'irai en solo, par soir pluvieux, dans un Métropolis plein à craquer écouter le surdoué. Auditoire en sueur tout autour que je ne sens pas tellement je suis creusé en mon menhir. Quatuor à cordes, section cuivre, guitare, drum - le drummer est une ostie de machine, une gorgone ; le regarder trop longtemps, c'est l'hypnose assurée - chanteuse au soul impossible, Bonobo au centre avec ses claviers et sa basse issue directe de l'ombre, toute pleine d'échardes de lumière. Presque deux heures de musique qui domptent et soumettent totalement le corps. Faut danser disait l'autre. Ainsi soit-il. Et ce faisant, l'oubli devient si simple et si beau. Et ce faisant, la catharsis, toujours trop sous-estimée, s'opère et évolue comme la lente mue régénératrice d'un puissant serpent qui avance, inlassablement, dans cette nuit qui n'appartient qu'à lui.

dimanche 23 avril 2017

Cirer ses bottes. Le noir brille. Le parfum empyreumatique de la cire. Proche du vinyle, du goudron. Coups de brosse sur le cuir qui s'assouplit. Embaumer sa barbe des reflets soyeux d'une odeur sapinée... Grande marche au parc. Bonobo et rien d'autre. Dehors une superbe solaire. Puis une discussion avec l'ami français. Six heures de décalage. Six heures de temps. Notre heure n'est pas la même. Notre temps est différent. Mais nous sommes là. Sur la même onde. Avec les mêmes doutes, avec le même espoir... En face, un couple. Deux humains et deux cellulaires. Comment ne pas les plaindre. Être désolé. Un peu... Retour à Whitman et Nietzsche. Des feuilles d'herbe pis du gai savoir. Que de la force... Personne ne regarde les arbres autour. Érables et chênes. Solitudes centenaires... Voir la mort passer au loin. Inoffensive. Pour l'instant... Tabac sombre du cigare. Parfum de copeaux de bois calcinés. Vernis nature de plantes exotiques. Fragilité de la cendre sous l'implacabilité de la flamme. L'oxygène crée le feu. Paradoxe de la vie quotidienne... Boire un superbe vin d'Alsace. Pas juste une coupe. La quille au grand complet. Parfums de fleurs inconnues. De fruits à cueillir et goûter. Flirter avec Marie-Jeanne. Écouter ses errances, accepter ses névroses. Défaire un foulard absent pour fleurer une nuque invisible. Savoir que les fauves du désir seront relâchés dans le rêve pour mieux s'incarner auprès de l'inaccessible, dans le néant. Dans un champ de stèles érigées en mémoire de rien... Trouver dans chaque geste, dans chaque moment de la solitude un vouloir-vivre. Une exaltation. Une extraordinaire liberté. 

vendredi 21 avril 2017

un retardataire


constat de l'échec
une larme sur l'ardoise
la pierre prend vie


mardi 18 avril 2017

haïkus d'Escalier (suite)


deux lignes défaites
l'arbre danse dans le vent
la fraîcheur de l'ombre
     _____

regard silencieux
elle s'est vue dans mes yeux
reflet inversé
     _____

une beauté trouble
patienter devant l'énigme
espérer un cri
     _____

Miron, Whitman, Nietzsche
les murs tapissés de morts
des vers éternels
     _____

le verbe et l'énigme
lignes parallèles qui
se touchent quand même
     _____

amène la gloire!
les autres sont des enflures
amène la gloire!
     _____

ma main maladroite
devant de possibles adieux
confort de l'étreinte
     _____

avant leur départ
les déesses trébuchent et
soufflent la chandelle
     _____

l'avalanche tombe
crépuscule des idoles
je n'ai pas de fin
     _____

un sommeil sans rêve
est à prévoir pour celui
déserté d'espoir
     _____

attendre le coup
imparable, dans la plaie,
sans pouvoir agir
     _____

et viendra la crise
dans la nouvelle saison
des larmes et des fleurs
     _____

gaspiller le temps
à déconstruire l'amour
encore et encore
     _____

car c'est bien plus beau,
le soleil brille dans l'encre,
quand c'est inutile

mardi 11 avril 2017

Nietzsche, dithyrambe de la solitude pure
Comment devenir ce que l'on est
du désarroi et de la souffrance finit
par renaître la volonté
Walt Whitman, ultimate lover of life
dans ta superbe ta démesure
- échos d'Arcade fire tantôt dans le Parc La Fontaine
And I search for you in every passing car
dans tous les visages inconnus
que des fantômes en mal d'humains à hanter
Gogol, t'avais raison su' quasiment toute -
Kerouac, natural born freeman
Freud, Proust et James fuckin Joyce
tous ces livres sur ma table, my soul's trap
en attendant d'aller voir Hamlet
- le soleil vient de finir de faire son agace
il vente à ébranler les chênes
il vente à briser les chaînes
la poésie définit le monde
qui ne peut qu'être orage ce soir
évidemment -
lire, tout lire
pour pallier à l'impossibilité de tout écrire
je veux que mes yeux brûlent d'avoir trop bu d'encre

samedi 8 avril 2017

"En réalité, on n'a perçu, de la symphonie du devenir universel, que la partie chantée par la civilisation, mais on est resté sourd à la mélodie des instincts, malgré son intensité primitive."
- Sigmund Freud

vendredi 7 avril 2017

tout Nils Frahm depuis l'aube
tous les haïkus de Jack murmurés
comme de petits mantras
yerba mate très amer - on corrigera plus tard -
dehors le bruit sourd de la brume
dehors le printemps se prend pour l'automne
un autre calepin de terminé
un autre pan de vie que je range
avec une sorte d'indifférence calme
dans ma bibliothèque
                                         à l'abri

mardi 4 avril 2017

haïkus d'Escalier


Portishead ce soir
des souvenirs plein la tête
routes accidentées 
     _____

les muses se moquent
entouré d'indifférence
par-delà l'orage
     _____

one more dreamless night
'tis strange, nothing to repress
but all to express
     _____

s'obstiner à voir
dans l'illusion de l'éclipse
juste un peu de temps

jeudi 30 mars 2017

Six heures de surveillance à temps double;
(quelle drôle d'expression "temps double"...)
fin du rush de lecture avant le rush de correction 
En une semaine, - namedropping éhonté - Normand Lalonde, 
Anne Hébert, Serge Bouchard, Milan Kundera, 
Christian Bobin et Jack Kerouac pour finir le tout - Uncollected poems.

(- Qu'est-ce que tu lis ces temps-ci?
 - Je n'ai pas le temps de lire...
 - Je te plains, je vais lire pour toi dans ce cas.
 - C'est ce que tu fais depuis des années.
Je ne sais pas si c'est un compliment, mais ça m'a touché.)

Devant moi 28 étudiants qui ne sont pas les miens;
vite comme ça, au moins quinze nationalités différentes :
a great deal of the world in a classroom.
Je peux presque les entendre souffrir, 
penchés sur La Ferme des animaux
à triturer écrire raturer effacer gratter la feuille et réécrire;
avant de réfléchir et il faut apprendre à réfléchir.
Si ce n'était des petits bruits insignifiants 
- touches de mon clavier,
crissements des feuilles manipulées, 
le toc des effaces échappées sur les pupitres,
effritements du plomb des crayons, 
vifs déplacements des chaises sous l'inconfort de la tâche 
et le drone incessant de la fan dans la classe - 
on pourrait presque croire au silence.
29 personnes ensemble qui ne disent mot, ça reste rare.

Plus tard ce soir, de trois départs un retour;
l'ami s'en revient, auréolé d'Asie du Sud-Est, 
et on refera le monde avec Bacchus, encore une fois.
Pour un instant, il tuera la solitude.
Where I can find my soul?
In solitude said my friend, in solitude.
Yes. I have found my soul in solitude.
(J'ignore si j'ai trouvé mon âme, mais avec la solitude, 
j'ai trouvé - un peu, c'est un work in progress - qui je suis.
Est-ce que c'est ça, Ti-Jean, l'âme?)
Peut-être qu'on concrétisera le projet d'aller, cet été,
à Lowell et à Camden pour rendre hommage aux deux monstres
et écouter leur silence, eux qui ont chanté toute leur vie.

Et si écrire était une sorte de silence?
Nos pensées ne font du bruit que pour nous. 
C'est Normand Lalonde qui disait :
RECETTE POUR RÉUSSIR UN POÈME. Choisir un bloc de silence bien lisse. En retirer tout l'inutile. Admirer le résultat.
Peut-on le contredire? Je ne crois pas.

Et si lire était une sorte de silence?
Les mots des autres ne font du bruit que si nous les laissons faire.
Je n'entends rien quand je lis,
je n'entends que moi, en train de lire, en silence;
et le bruit des pages tournées n'est qu'un faible halo éphémère,
une goutte de temps qui s'évanouit aussitôt.

Le silence est la disparition qui précède l'apparition de son contraire.
(Je me souviens du silence qui suivit la disparition des pas, 
le claquement de la porte refermée derrière la fugitive, 
et pour ne pas souffrir ce silence, 
on le remplit avec ce qui traîne autour;
la musique, le coeur accroché au mur, 
l'inévitable évanescence des parfums, 
les ombres délétères des souvenirs, 
nos empreintes dans le sablier fracassé au sol
le sang sur les éclats de verre du temps)
Si envahissant pourtant si facile à briser,
il est l'arme suprême des fantômes.

I don't need new ghosts
my mind is already haunted
in the starless night

Et le silence est encore plus impitoyable,
lorsque nous en sommes l'esclave,
dans l'attente qu'il soit brisé par l'Autre.
On lui donne mille formes et raisons; 
il est la somme de toutes les illusions.
Ou si c'était beaucoup plus simple;
si le silence n'était en fait, pour paraphraser Bobin,
que le cri ultime des amoureuses?

mercredi 29 mars 2017

haïkus de réunion plate


légère la bruine
transperce nos murs nos êtres
les armures rouillent
     _____

l'écume des corps
naît dans la fonte des glaces
j'attends la noyade
     _____

le silence meurt
une tempête s'en vient
j'ouvrirai ma porte
     _____

l'ombre de tes cils
ces diamants indélébiles
dans le sein des mots

dimanche 26 mars 2017

Dimanche après-midi sur Masson. Dans la vitrine d'une librairie d'occasion, un livre de Christian Bobin. Pas le plus grand fan - quoiqu'il ait marqué quelque chose de plutôt important dans mon passé lointain comme récent -, mais j'en connais une et le titre me plaît : L'inespérée. Je rentre, prends le livre et lis le quatrième de couverture. Même pas au complet puisque dès la première phrase, toute simple, ma curiosité est piquée : Je suis fou de pureté. J'achète le bouquin sans plus tarder, il ira sur ma pile de lectures de la semaine. Je ressors dehors. Il fait soleil mais le vent est glacial. Le soupir d'un hiver qui refuse de mourir. Je poursuis ma marche... Le jour m'a fait un clin d'oeil complice. J'ai pas pu ne pas sourire, une image bien précise en tête.

"Nous sommes le chemin que nous parcourons. Nous possédons le terrain que nous avons gagné ensemble. L'humanisme n'exclut pas la bataille, l'éducation ne nous dispense pas de l'engagement d'être humains. Les diplômes ne font pas de la magie. D'ailleurs, rien n'est pire qu'un crétin diplômé d'une grande école. Car, à la fin des cours, envers l'absurdité et contre la bêtise, il faut malgré tout créer, aimer, endurer, sourire à la vie, et si possible apprendre à sourire à la mort, aussi. Nous sommes des combattants, il faut affronter le désespoir de toutes les causes. En cela, point de passe-droit."

- Serge Bouchard, Les yeux tristes de mon camion

vendredi 24 mars 2017

regarder la neige
fondre à vue d'oeil comme tout
le reste du jour
     _____

L'hiver s'est terminé en cul-de-sac. Et de sacres. Je ramasse mes miettes et me rapièce. Écrire, c'est mettre du vide sur du blanc, superposer des couches de non-dits, surexposer le néant. Pour noircir du papier, rien n'égale le feu. Le printemps naît dans la brume. Dans un rythme gris puis glacial puis lourd de neige suicidée. Avalanche et déferlement de distorsions métalliques. All we love we leave behind de Converge joue trop fort et déchire absolument tout sur son passage dans mes oreilles et ma tête déjà fendues. Blessures neuves, presque saines. La catharsis s'opère, évolue. Patiente. En arrière-fond, le métro gronde creux lourd et rapide et m'avale dans les artères souterraines de la ville. Je passe sous les murs. Je cherche la beauté enfouie là où elle n'est pas supposée être. Les tensions se relâchent dans le confort du labyrinthe, dans l'absolu de l'errance. Sentiment d'avoir été creusé par un fjord... Je continue, obstinément, de construire qui je suis.

mercredi 15 mars 2017

and suddenly I
had the crazy thought
I was the drug
     _____

la neige est si lente
si légère qu'elle semble
avoir plusieurs vies
     _____

but my mind is on
one chair not the fog of two
I sit still, unbent
     _____

les nuages divaguent
comatosent pendant que
les fenêtres crient
     _____

will I ever learn
to tame the will? boring...
life'd be so boring
     _____

et les murs muets
s'érigent entre nos lettres
nos deux solitudes

fait que fallait qu'on se parle par un soir de tempête
câlisse
c'était comme si la nature se pliait à nos désirs... 

besoin de démesure 
                                    maintenant
de chaos grandissant pendant que le jour fait peau neuve
la Quatrième de Chostakovitch? 
la Cinquième de Bruckner? 
(celle-ci viendra apaiser le drame que procure la première) 
puis quoi encore? 
la pluie de météores des haïkus de Kerouac? 
le Lear de Shakespeare? 
l'Ulysses de Joyce? 
ou juste toi et moi défiant les plus grands augures?

- Her eyes a blazing orb
in the deep soulcore
of a snowstormday -

Puis le silence des mots tus
écho de l'insomnie récente
le temps est en retard aujourd'hui
pourtant ses cendres neigeuses dansent
et se rient de nous

(King Lear, Act III, scene IV
extraordinaire désintégration
puis reconstruction mentale
de celui qui était tout et qui a tout perdu
pour mieux trouver son humanité
- défaire le pouvoir pour libérer la volonté -
parce que les masques tombent
parce que les esprits s'éclaircissent
dans la confusion de l'orage)

- On relâche les 
noirs fantômes malgré soi,
résonne le vide -

***

Ça faisait un estie de bail que blanc dehors blanc de la page bientôt pu blanche pantoute blanc des murs blanc de nacre Ô mon crâne étoile de nacre qui s'étiole blanc de la révolte latente qui ne peut qu'aller au noir blanc léviathan de l'adéquation de toutes les couleurs blanc de l'oeil strié de veines d'arborescents capillaires sanguins tes paupières se referment tu éteins l'octobre sombre et superbe de tes yeux mes lèvres sur celles-ci closes tes cils se mêlent à ma barbe et forment le noeud coulant de mon trouble mais l'incandescence va au-delà du souffle étouffé le temps s'est enfargé dans nous hier et peine à nous rattraper parfums de notre première forêt lumière bleutée et glacée d'un soir d'août on mourrait de froid et on a fait du feu avec rien sinon toi et moi amadou d'âmes impossibles échardes sous les ongles de nos mains jointes sur la table de nos retrouvailles my soul's trap parfum végétal comme feuilles de thé oolong de ton être à fleur de peau qui se fane sans moi épices terreuses des pétales de nos sueurs parfums salés de nos débordements nous avons pourtant déserté notre alcôve secrète errance désastre des satellites en mal d'orbite et l'on chutelongue des constellations des cathédrales stellaires vers le présent ce point invisible ce néant qui ne fait qu'avancer vers la mort que l'on dénie nous qui n'avons pourtant qu'une seule vie mais on perd notre temps on gaspille l'or au profit du confort on surestime ces miroirs qui ne font que refléter nos hôtes invisibles nos absents obstinés fièvres farouches et fardoche et jactance alea jacta est estie anima et animus incube et succube et tous ces démons et spectres que l'on a forgés sur l'enclume de nos coeurs mais suis une bête sauvage et indomptable et pas fatigable pour une maudite cenne une réelle force en mouvement à la liberté pourtant contrainte par l'action pétrifiée l'hésitation tout juste là derrière le cerveau oubli aboli du cuivre des grands concerts j'ai un excellent surmoi car je sais ce que je veux ce n'est pas une pulsion aléatoire aller à toi empanaché d'azur et d'horizon défiés aller à toi qui va plus loin que l'oeil peut voir aller à y'a quelque chose qui refuse de mourir des pensées saturées de toi nos objets saturés de nous te prendre et t'enlacer dans un baiser chaud qui descendrait jusqu'à l'âme jusqu'à ta plus complète paralysie you fuckin bet Molly his heart was going like mad sous l'arche multicolore dessinée par les étreintes sur l'empire de poussière lavé par les larmes coups et contrepoints du grand gong d'un formidable coeur battant pour deux dans le torrent cramoisi des symbioses que reste-t-il les bruyères et les absinthes des ivresses et excès consommés qu'à moitié la mue des souvenirs altérés par le Temps les embryons avortés de promesses mort-nées le centre parfait où s'annulent contraires et paradoxes et qui implose dans une déflagration de beauté et de lumière? Ta magnifique omniscience n'est pas infaillible, un peu de moi s'appartiendra encore à la toute fin.

dimanche 12 mars 2017

Le pub est plein à craquer de gens éreintés d'leur semaine. Suis seul en attendant l'autre. Partout autour les voix font polyphonie inaudible. Partout autour les détails perdus de vies insoupçonnées. Chaos en ébullition, la marmite déborde en ce vendredi soir d'hiver qui n'a pas dit son dernier mot. Échos beats de Howl qui devrait être clamé au complet sur le champ Holy my mother in the insane asylum / Holy the cocks of the grandfathers in Kansas! Ginsberg you beautifulfool! Partout autour les névroses noyées dans les pintes, les hystéries individuelles refoulées dans l'ivresse collective, l'alcool peint sur les visages les effluves de baises torrides à venir, sanctuaires des naufrages et des abandons où l'on est soi-même dans notre nudité spectrale. Et trace les pattes de mouches, les griffes des insectes de l'esprit sur le papier déshydraté d'encre. Partout autour la mécanique des alcools s'opère dans l'insouciance bien méritée. Partout autour les murs traversés par le froid. Partout autour personne n'attend sauf moi. Pops du Pit, haïkus imparfaits, glanés ici et là, partout autour 

Chaos is nourishing
they drown pints
with unheard prayers

***

Les verres lascifs
révèlent les avances et
les regrets de l'aube

***

There was no room
but our table
my soul's trap

vendredi 10 mars 2017

Je décide du temps qui passe. 
Ce vers de Gauvreau qui ne me quitte pas : Je suis Dieu pour mes sourires secrets. Grande marche par grands vents frais. Les parcs sont encore gelés. La nuit tombe plus à chaque pas. La lune transperce le ciel et la Grande Ourse commence à apparaître. Le deuxième des Dales Hawerchuk comme trame sonore de ma "relâche". Ça décâlisse toute pour mieux reconstruire. Après le fleuve incessant Knausgaard, y'a que Kerouac et ses blues et ses pops et ses haïkus qui rentrent et résonnent dans ma tête et ma poitrine. Sa poésie syncopée et hallucinée comme une sorte d'intimité jazz et transcendantale. C'est en attendant le second droit de la session qui s'en vient avec VLB, Mouawad et Shakespeare (ça pourrait être pire hein!?). Je relisais nos textes du printemps dernier, mon frère. Dans notre longue séquence de mardis-Escalier, c'est qu'on était toute en verve frénétique et en éjouissance poétique mon ami! Ça me manque, j'ai hâte que ça recommence. À la télé, un reportage sur les migrants où l'on ne cesse de nous répéter que l'extrême-droite prend du galon. J'entends les politiciens et ça ne fait que raviver mon anarchisme. Sidéré de constater combien de tribunes on donne à combien d'abrutis d'course. Misère et corde. Ouais, changer le monde c'est pas faite... L'Histoire, le monde et l'univers tout entier en crise identitaire - All this bullshit / is too much / in a poet's life - Who dig for / deepscents of earth / pure fumes of the world - Je retourne à Jack, non sans aller saluer les étoiles une dernière fois, la Grande Ourse en particulier - pour elle, c'est clin d'oeil et demi-sourire - avant de m'ensommeiller dans une nuit calme et sans rêve.

jeudi 9 mars 2017

épiphanie retontie de j'sais pas où

(C'est un re-post, en anglais cette fois. C'est sombre mais magnifique)

"Surely you must have thought a great deal of us, of what we built together, of how mindlessly we destroyed the structure and the beauty but yet could not destroy the memory of that beauty. It has been this which has haunted me day and night. Turning I see us in a hundred places with a hundred smiles. I come into a street, and you are there. I creep at night to bed and you are waiting for me. What is there in life besides the person whom one adores and the life one can build with that person? For the first time I understand the meaning of suicide... God, how pointless and empty the world is! Days with cheap and tarnished moments succeed each other, restless and haunted nights follow in bitter routine: the sun shines without brightness, and the moon rises without light. My heart has the taste of ashes, and my throat is tight and weary with weeping. What is a lost soul? It is one that has turned from its true path and is groping in the darkness of remembered ways."
- Malcolm Lowry, Under the volcano

recevoir un premier chapitre
juste avant de passer
un électrocardiogramme

c'est fort probable
que le résultat soit faussé

lundi 6 mars 2017

les Variations Goldberg modulent le redoux
pendant que les rayons creusent le sillon de l'écorce
que faire devant l'incapacité du poème
devant l'impossibilité de tout dire
entre autres à quel point notre histoire
constitue les racines du présent
- nous n'avons de double vie que dans le
dialogue entre l'instinct et la conscience -
le poids de nos souffles sur nos coeurs
nos naufrages dans les paumes du corps
nous avons créé l'infini lorsque
nous avons touché la nuit ensemble
- le désir comme la résurrection de la mémoire -
you owe me chapters, sweetwitch, big time
avant que les souvenirs ne s'altèrent et nous mentent

dimanche 5 mars 2017

"Écrire un roman, c'est se donner un but et y aller en dormant, a dit un jour Lawrence Durrell, et c'était bien ainsi. Nous n'avons pas seulement accès à nos vies à nous mais aussi à presque toutes celles du même milieu culturel que nous, et nous n'avons pas seulement accès à nos propres souvenirs mais à toute la satanée mémoire collective de notre culture, car je suis toi, et tu es tout le monde, notre origine est commune, notre destination est commune, et entre les deux on entend les mêmes choses à la radio, on regarde les mêmes choses à la télé, on lit les mêmes choses dans les journaux et on a en nous la même faune de gens connus, leur visage, leur sourire. Et même en se retirant dans une toute petite pièce, dans une toute petite ville à des milliers de kilomètres des centres mondiaux et sans rencontrer qui que ce soit, leur enfer est notre enfer, le ciel et notre ciel, et il ne reste qu'à faire exploser le ballon qu'est notre monde et laisser tout ce qui s'y trouve se répandre sur les pages.
Voilà à peu près ce que j'allais dire.
La langue nous est commune, nous grandissons en elle, les formes que nous utilisons à l'intérieur de cette langue sont également partagées, et quel que soit le niveau d'idiosyncrasie de nos idées ou de nous-mêmes, en littérature on n'abandonne jamais les autres. C'est l'inverse, c'est elle qui nous rapproche. À travers la langue, qui n'appartient à personne et que pratiquement personne ne peut influencer, et à travers la forme, dont personne ne peut se dégager seul, ou si c'est le cas, ça n'a de sens que si d'autres suivent immédiatement. La forme nous extrait de nous-mêmes et c'est cette distance qui est préalable à notre proximité aux autres."

- Karl Ove Knausgaard, Un homme amoureux

vendredi 3 mars 2017

et j'ai senti le mien battre
un brasier à mes tempes
dans l'écho de nos passions
fauves        jusqu'à l'éclatement

samedi 25 février 2017

un dude de Côte des Neiges qui connait le japonais
pour avoir vécu au pays du soleil levant
- belle image! -
pendant une très longue année
one from Suffolk who lived in London, Glasgow,
Vancouver and now Montreal
pis un autre, un redneck de Chicout'
who dreams way to much 'bout love
speaking about past voyages
and the ones to come
Paris, London, Prague, Rome and Barcelona
speaking sports and rules
badminton, cricket, squash, hockey and rugby
speaking about different languages
syntax, prose and poetry
reading Joyce, Kerouac and Ginsberg
listening to old drum and bass
and Run the jewels
and Blue Train from Coltrane
and fucking Glenn Gould
drinking wine, beer, bourbon and Lagavulin 12 years old
twelve dead glasses on the table
Ma française is not that good anymore
It's because you're drunk - Yeah you're right, cheers mates!
We're not changing the world
but it feels like a better place right now

jeudi 23 février 2017

j'avance dans le jour
en déchirant les lambeaux des heures

MacDougal street blues & Desolation blues
I feel no sorrow nor pain

lecture interrompue par le bruit de l'averse
la première depuis l'automne dernier
elle gronde par intervalle par cycle
et se dépose sur le calme
de l'espace vide et infini

I'm no slave of my suffering
elle et moi cohabitons
assumés
                      We're fallen 
        angels 
Who didnt believe 
That nothing means nothing

être une force tranquille qui va
prodigieusement libre
        I will suffer no rival

And if you dont like the tone
       of my poems
You can go jump in the lake.

Well said Jack

mercredi 22 février 2017

EVEN JOYCE
Even he, Joyce,
     had love-
Even blind poets
                             - Jack Kerouac

Ti-Jean, surtout les poètes
aveugles sont amoureux fous
tu devrais savoir ça pourtant

lundi 20 février 2017

sur le chemin du retour de la montagne
Dehaes conduit comme un chef
nous sommes calmes et parlons à peine
la musique le fait à notre place et on se comprend
les phares des voitures s'agglutinent
comme un long insecte aux mille yeux
que notre élan irrésistible dépasse
le ciel est lourd d'une masse opaque de nuages
mais - le plus loin que l'on puisse voir
juste avant le début de l'horizon -
il est fendu de lumière par la hache d'un titan
cette lumière est à la fois fatigue du jour passé
et promesse de celui à venir
et l'on avance inlassablement
entêté mais toujours pris entre les deux

jeudi 16 février 2017

De l'égocentrisme

Égocentrisme : (n.m.) vient du latin "ego" (moi) et "centrum" (centre, aiguillon!?!) et signifie : "ne penser qu'à soi-même, tendance à tout rapporter à soi, à ne s'intéresser qu'à soi."

Karl Ove Knausgaard est un phénomène et un phénomène ne fera jamais l'unanimité. Dans une critique rarissime et plutôt virulente - certaines personnes aiment à descendre ce que la majorité admire, ça leur donne cette fausse impression de supériorité et d'unicité -, de son oeuvre, on l'accuse d'être un égocentrique pathétique et méprisable parce qu'il ne fait que parler de lui et de ce qui l'entoure, témoignant ainsi de sa personnalité antipathique. On ne pourrait prétendre le contraire : essentiellement, Knausgaard ne parle en effet que de lui, mais le critique, de mauvaise foi, en oublie le sens profond. C'était d'ailleurs l'une des principales craintes de Proust quant à son oeuvre. Il disait, je paraphrase, craindre qu'on ne le prenne que pour un petit snob condescendant et que ses inlassables descriptions de tout ce qui l'entoure n'étaient qu'un moyen de se flatter et de se satisfaire l'ego, autant dans sa virtuose maitrise du fond que celle de la forme, alors que lui y voyait plutôt l'occasion de tirer de ses observations quelque chose qui transcenderait l'individuel et le personnel pour atteindre l'universel : à travers lui et, surtout, son écriture, il voulait dégager des lois générales touchant tous les humains. En ce sens, son approche est quasi-scientifique. D'ailleurs, lors de sa parution, son oeuvre en a plus fait pour l'étude de la mémoire et du temps que la science à proprement parler. On pourrait dire la même chose de l'oeuvre de Joyce, mais cette digression serait trop longue. C'est néanmoins bon à savoir que la prochaine fois que vous entendrez parler de "quarks", ces particules élémentaires constituantes de la matière observable - rien de moins! -, sachez qu'il s'agit au départ du son émis par un choeur d'oiseaux dans le Wake : le scientifique qui en a fait la découverte était en train de lire Joyce et choisit ce mot pour nommer ces particules. De savoir que cet infinitésimal dénominateur commun est en fait le son que faisaient des oiseaux dans l'esprit d'un écrivain génial ne peut m'empêcher de me faire sourire. Pour en revenir à Proust, inutile de dire qu'il a réussi sur toute la ligne à dégager ces lois qu'il voulait universelles, celles de la révolution des êtres évoluant autour de soi dans le Temps. Il faut être un abruti de course pour voir dans le grand Oeuvre de Proust un éloge de l'égocentrisme et du narcissisme, il fait de la littérature la vie même et c'est exactement la même chose avec Knausgaard. 

C'est une porte toute grande ouverte que j'enfonce, mais à l'ère des réseaux sociaux où tout un chacun s'expose par bribes, de façon éminemment hypocrite et sans réelle franchise, pour témoigner des épisodes supposément "marquants" de leur vie, Knausgaard raconte sa vie, dans toutes ses contradictions, avec justement cette franchise et cette honnêteté inexistantes - sinon déguisées, tronquées et altérées -, de nos jours. Il est à contre-courant parce qu'il est authentique, parce qu'il ne supporte pas le faux-semblant, le mensonge et l'hypocrisie (j'y reviens souvent, mais c'est parce que c'est peut-être le plus grand mal de notre société posthumaine). On l'accuse de platitude? Mais c'est justement sa force. Comme l'ennui en est une dans La Recherche et comme l'absence d'aventures est la grande aventure dans Ulysses. Pour certains, Knausgaard pourrait être d'une banalité abrutissante, mais il a compris, contrairement à beaucoup de gens qui se "mettent systématiquement en scène"- il y a donc falsification sinon altération du réel -, que le banal dans toute sa réalité peut être sublime pour qui sait bien observer. Ce qui en revient au propre de la poésie qui est d'être capable de s'émerveiller devant n'importe quoi comme si c'était la première fois qu'on l'observait. Tandis que la tendance actuelle présuppose qu'il faille vivre de grandes choses pour donner du sens à sa vie, Knausgaard vit la sienne à travers son extraordinaire entreprise littéraire où l'auto-censure n'a pas sa place, où les gestes du quotidien, à travers leur banalité et notre indifférence, révèlent qui nous sommes et permettent de mieux nous connaitre. Et n'est-ce pas là l'essentiel des choses? Les écrivains qui ont consacré sinon sacrifié leur vie à l'écriture, comme Proust, Joyce et Knausgaard, et qui n'ont fait de leur vie que de la littérature, en ont plus fait pour l'étude de l'Humain que bien des sciences, qu'elles soient humaines ou dites pures. La vie imite l'art comme disait Oscar Wilde, et Freud n'aurait jamais été Freud sans Dostoïevski et Nietzsche. J'attends encore quelqu'un pour me prouver le contraire. 

J'aime m'imaginer l'écrivain comme le photographe qui en est encore à l'argentique : il refuse l'instantanéité et le filtre déformant de la photo numérique et de la photo prise au cellulaire, sans parler de l'insipidité du selfie. Comme le photographe anachronique, l'écrivain doit se replier dans la chambre noire de son soi pour révéler les images qu'il voit sur la page blanche, exactement comme le révélateur chimique le fait avec la photo, dans cet espace précis et unique entre l'inconnu de l'obscurité et l'évidence de la lumière.

mercredi 15 février 2017

tuer le temps spontanément

Mardi après-midi, Café Lézard sur Masson. Je dois aller garder ma nièce de dix mois tout à l'heure, la perspective d'avoir deux heures de bébé-thérapie où je pourrai m'oublier un peu beaucoup pour me consacrer à cet être complètement dépendant me fait le plus grand bien. En attendant, j'ai du temps à tuer. J'ai amené une pile de corrections, mais le coeur n'y est pas. La tête non plus d'ailleurs, elle est trop pleine de lecture, d’écriture, des mots des autres et des miens. Neuf bouquins (et pas des moindres) depuis le début de 2017, je m'enligne vers un nouveau record. J'ai terminé Voir le monde avec un chapeau de Carl Bergeron ce matin et si les deux cents premières pages étaient fulgurantes, les cent cinquante dernières m'ont plutôt lassé. Je les ai clenchées à la vitesse grand V pour pouvoir retourner au plus sacrant à Knausgaard. J'ai commencé Un homme amoureux tantôt et j'ai juste envie de décrocher complètement de tout pour me laisser happer dans son univers à nouveau. J'ai de la correction? Too bad. J'ai de la prép'? Too bad encore. Juste lire et écrire. Rarement un écrivain m'a donné autant le goût d'écrire, mais non pas d'écrire pour secouer le fond ou la forme, comme Proust ou Joyce me l'inspirent ; non, juste écrire pour écrire. Pour écrire tout et rien sans avoir à se justifier ou à se formaliser ; sans filtre, sans contraintes, sans censure, sans surmoi, sans taire tout qui m'habite et m'écartèle depuis presque trois semaines parce que je garde tout ça en moi. Pourtant, j'écris quand même pas mal sur ce blog, entre autres, mais ce n'est rien en comparaison de tout ce que j'ai écrit et caché, ou tout ce que j'ai écrit, raturé, rejeté du revers de la main et déchiré par la suite. Tous ces écrits tus par peur de brusquer, chavirer ou troubler leur superadressée. Peut-être que mes souvenirs de tout ça ne deviendront que des casse-têtes dont il manque des pièces, que des questions sans réponses. 

J'ai fait un horrible cauchemar l'autre nuit. J'étais couché sur une table de torture où un bourreau sans visage faisait son office. Il me scia littéralement en deux, en partant de mon épaule gauche jusqu'à mon aine gauche. Les côtes se détachèrent de mon sternum avec facilité mais lorsqu'il arriva à l'os iliaque, il dut y mettre tout son poids pour pouvoir casser l'os qui ne se rompait pas sous la lame de la scie. Il sortit des pinces-grip assez grosses pour couper un cadenas, il se pencha sur moi et je sentis son haleine horrible d'outre-songe venant d'une bouche invisible perdue dans les ténèbres floues de son absence de face. Je ne tenais plus que par l'os du coccyx et le bruit de l'os coupé par les pinces résonna dans tout mon corps. Je ne ressentais évidemment pas la douleur, mais je ressentais "la sensation", celle d'être écartelé, celle d'être détaché de moi-même. Après m'avoir scié en deux, le bourreau se mit en tête de recoudre les deux parties de mon corps.  (Tant qu'à ça, il aurait juste dû me crisser patience dès le départ, non?) Encore là, je sentais la grosse aiguille percer et ressouder mes chairs ; les points de suture étaient gros comme des lacets, ça me faisait une balafre qui me traversait verticalement tout le tronc, la taille et le bassin, passant directement sur le coeur, et qui me donnait l'air d'un Frankenstein grotesque, un Prométhée moderne de seconde classe, où révolte et romantisme boboches sont tracés à gros traits par les pinceaux incertains du songe. La signification de ce rêve saute aux yeux, même si ma ptite Freud en carton adorée n'est pas là pour confirmer, toujours est-il que ce rêve m'a foutu la chienne comme c'est pas possible et j'ose espérer ne plus jamais le refaire. 

Une ancienne étudiante est venue me voir ce matin. Elle n'étudie plus au cégep, mais elle avait à y faire et a pris le temps de venir me saluer. Un peu plus âgée que la moyenne, élève très brillante et d'une curiosité implacable, elle m'inspire une confiance totale et sans limite. Il y a des gens qui, sans qu'on s'explique pourquoi, suscitent ce genre de sentiments. Ils ont le don de nous mettre en confiance ; avec eux, la parole coule de source sans censure, ils sont un privilège. On se rencontre par intervalles, parfois très courts ou parfois très longs, et on a l'impression que le temps ne s'est pas écoulé, qu'on leur a parlé la veille. Dans certains cas, c'est carrément des années qui peuvent disparaître très rapidement (ces fugitives années comme disait Proust), l'on recroise une personne et la confiance qu'elle nous inspire - en espérant bien sur qu'elle soit réciproque, sinon rien ne fonctionne - nous permet d'ouvrir le livre que nous sommes et de révéler les secrets qu'il cache. En fait, elle s’est déjà confiée à moi par le passé alors qu’elle traversait une période très trouble de sa vie et elle avait alors été d’une franchise et d’une honnêteté à la fois désarmantes et fascinantes. Elle possède une écoute incomparable et une prodigieuse sensibilité. Elle m'a demandé comment j'allais et je ne sais pas ce qui m'a pris, mais j'ai tout déballé dans une logorrhée que j'ai cru indigeste tout d'abord et elle m'a par la suite rassuré en m'affirmant le contraire. Elle écrit et je l'ai toujours poussée là-dedans sans trop savoir si ce qu'elle écrivait était bien - même si ses travaux m'ont donné une bonne idée de son indéniable talent. Elle s'est toujours montrée réservée, le mot est faible, quant à son écriture car elle écrit dans la douleur. Après mon plaidoyer de bouette, elle m'a partagé un de ses textes. Du solide et du lourd, cette fille doit continuer d'écrire. Le fait qu'elle me partage son texte m'a flatté, il y a quelque chose de satisfaisant et d'inspirant de savoir que l'on vous accorde une telle confiance. 

Penser à tout ça et l'écrire me rend calme et serein. Une éclaircie dans la grisaille de février. Mon oeil est alerte et mes mains ne tremblent plus. Mon démembrement cauchemardesque appartient au monde énigmatique du rêve passé et de l'illusion disparue, ça ne m'inquiète pas. Je sens la puissante catharsis de l'écriture s'opérée alors que je sublime le trouble et la souffrance en un peu d'inoffensive poésie.