vendredi 21 juillet 2017

exercice de style - monologue intérieur

Crissement du crayon sur le papier. Le bruit reste quand même occulté par le vrombissement de la clim - drone incessant fluctuant selon les inéquations liquides servant à la fabrication du froid artificiel. Caniculaire journée à l'ombre de laquelle lire représente la meilleure chose à faire. Ai dû fermer la portepatio quand même. Les bruits des rénos dans la ruelle, bancs de scie, morsure de la lame sur le bois qui gémit à répétition aliénante - le son comme origine de l'image - tous ces bruits perdus dans la succion de la porte fermée. En même temps repoussés les bruits des oisillons chantant depuis le tout début du jour, parades nuptiales d'écureuils en rut, caquetant étrangement comme mitraillette, langue claquée sur les dents, à la jonction des incisives et du palais, couraillant sur le toit de tôle, couacs piaillés. Ciel vent et nuages en conclave à se demander à quand le prochain orage. Mon arbre j'ai vraiment hâte de savoir c't'un quoi danse en silence. Rythme des branches, syncopée, pour qui s'y arrête et regarde : un peu de pur chaos. Vin rouge en milieu d'après-midi, entre quatre livres. Comme des piliers sur lesquels j'échafaude un semblant de pensée. Tu devrais lui écrire, qu'il me disait l'Autre l'autre jour. À quoi bon... essayer de comprendre ce qui ne se comprend pas. Retourne à l'Ulysses, miroir de tout plein de questions. Beaucoup de choses ont changé récemment, mais ceci ne changera pas. Livre de la parfaite déroute, des nécessaires détours ; titre opportun s'il en est un et qui précède pourtant cette ultime découverte. Ça aussi ça ne changera pas. L'on vit à une époque démythifiée, dénuée de légendes. Exacerbe l'anachronisme. Y retourner va de soi. Perfection is a mythical beast. Relent de veille. Dialogues plein de verve, parfois abscons, erreur d'interprétation. Pourtant c'était si vrai. Star'd eyes shinnin' upon a darksoul. A deepnight bluekiss, lipsealed, frôlements des doigts et des mains sans moiteur. Ai lu trop d'anglais, je pense en deux langues par les temps qui tantôt courent, tantôt marchent, tantôt restent. Poids du soleil sur la pensée. Me suis montré très vulnérable, témoignage d'une confiance regagnée, mais qui reste incompréhensible pour plusieurs parce que contradictoire. C'est paradoxal, mais pourtant tellement vrai. Il ne reste qu'une poignée d'humains à qui parler. Peu pas dépenser d'énergie pour les autres, ça va me draîner, m'épuiser. It's better to burn out than to fade away? Cette grosse semaine commencée en ayant vu la mort dans les yeux d'un chat noir va se terminer autrement. Quelque chose s'est éteint dans la pupille d'onyx vitreuse. Tristesse de la femme décennale à mes côtés. Étreinte échangée, larmes partagées. Un deuil supplantant l'autre. I have loved better than my soul for all my words, a dit Yeats. Elle restera à jamais et pour toujours un tiers de ma vie. Trop de morts cette semaine, y'a toujours trop de morts. Odeur de cendres froides, ghostnight talk, fearless'spy of one's loneliness... Amour désappris, la déconstruction est terminée. Dix mille mots abrutis englutinés dans les mêmes mille qui reviennent comme marées. Nous boirons ensemble toutes les absinthes. Regards plongés en soi, un métal inconnu raclant l'os, une vitalité implose en flocons de marbre, en rubans de papier carbonisés ; à prévoir : des bouillons assurés dans le tourbillon de vivre et le voyeurisme des vagues. 

mercredi 19 juillet 2017

crépuscule grissombre sur la ville
aucune orée d'arbres aux mille repos
aucun abri
qu'une jungle de buildings de béton
désuet de ciment de phares désertés
qui tracent des esquisses
en frontispice d'un ciel incertain
on auréole le lieu de reflets verts
pour lui donner davantage d'artifice

raz-de-marée d'humains indifférés foule
monstre où tous s'avalent avant la métamorphose
mais où ressortent parfois
des corps perlés de lumière bronze
mais ça reste un dithyrambe de décadence prude
les abandons ne sont pas complets
la transe n'est pas totale

plus tard dans les embruns troubles de la nuit
des brouillards d'ombres multicolores
suis entré pas confiant mais incandescent
dans l'antre hostile presque profane
fauve dans la faune
aucunement en manque de proie
parce que conquérant déjà
une blessure comme seul secret bien gardé
une plaie où puiser une volonté de faire
il ne faut pas chercher la faille dans l'armure
il faut trouver l'armure dans la faille

encore une fois tout brûle
mille mots et images distillés en point de fuite
ivresse fusant veines et vaisseaux
les vases débordent
le coeur peine à contenir tout ce qu'il y a de beau
ce mot de Nietzsche

"Non! là il nous est trop difficile de vivre : que pouvons-nous au fait d'être nés pour l'air pur, nous autres émules du rayon de lumière, qui aimerions de préférence chevaucher une parcelle d'éther, semblables à lui, mais en sens opposé, courant vers le soleil! Voilà qui est impossible: - faisons donc ce que nous pouvons : portons à la terre la lumière, soyons la "lumière de la terre"! C'est pour cela que nous sommes ailés, rapides et sévères, c'est à cause de cela que nous sommes virils, même terribles, semblables au feu. Que ceux-là nous craignent, qui ne savent se réchauffer ni s'éclairer auprès du feu que nous sommes!"

il faut désamorcer Prométhée
pourquoi voler aux dieux ce que nous avons déjà en nous?
il faut créer l'oeuvre par le désir même de l'oeuvre

finir la soirée à gueuler des haïkus
dans le confort de l'épuisement
toute gloire dépensée
en n'ayant comme auditoire que les oreilles de la nuit
dans l'ombre a brillé un peu de poésie

je n'ai partagé mon secret qu'au jour naissant
dans tes horizons souviens-toi de toutes mes passions

mardi 11 juillet 2017

courant d'inconscience

littéralement, les trois premières phrases de The Subterraneans s'échelonnant sur trop de lignes ont implosé explosé les trois à la fois dans une entreprise de déponctuation massive, y'a fallu les relire deux trois sinon quatre fois, tout alambiquées qu'elles sont ces phrases, prédelyrium très manse, comme un prélude jazz magistralement improvisé - souffle blowé, rythme marqué, un "it" haletant et réussi - cadence prosodique de l'encre liquoreuse, inspiration délétère des phylactères enfumés : [the subterraneans] are hip without being slick, they're are intelligent without being corny, they are intellectuel as hell and know all about Pound (again!?) without being pretentious or talking too much about it, they were very quiet, they are very Christlike ; plus ou moins ému par le dernier trait, mais les cibles sont différentes pour chacun et l'important c'est que les aigus du cuivre caressent les hanches de nos présents; solfège défait assujetti aux intuitions plus primaires, urgence impossible du tout-dire - l'homme fit le feu bien avant le miroir et il s'y vit quand même, beaucoup plus sûr, beaucoup plus pur - l'encre coule par-dessus les ombres, l'éclair obscure ce qui reste de nous, on s'étiole on s'égraine comme chapelet d'apocalypses superflues, cette prose comme cire solidifiée trop vieille où l'on a oublié de graver nos souples portraits à fins traits d'acier incandescent - cette esthétique du labyrinthe a de quoi dérouter, tous ces débordements ne sont qu'hommages collatéraux, chants des sirènes qui épilent l'écorce de nos tympans, de nos troncs, de nos mâts et nos phares, cherche et aimer tous les mollusques au sang noir, n'être que corail insatiable, plein banc de grand vent, tout blanc et maculé d'émail - ça fera juste un petit contraste avec la ténèbre autour -, tes marées me manquent chère lune diaphane, tout petit désastre irisé de diamant; va, retourne lire ton préféré prophète du banal proféré, cette phrase n'a aucun sens, comme le monde d'ailleurs, auréolé de magie négligeable, un sort désuet est jeté, alea jacta est estie, encore et encore

jeudi 6 juillet 2017

Bourbon
tout ce qu'on a dit hier était du feu
we were Dharma bums, enlighted    
tout enlumièrés
"toi te dépasser, c'est n'être que litotes et euphémismes"
dans les entrelacs des alcools sans fin
on n'a pas vidé des bouteilles
on s'est remplis de flammes

Ma voix, mourant dans l'écho des paroles qu'elle a prononcées, meurt comme rendue de sagesse la voix de l'Éternel appelant Abraham à travers les collines qui la répercutent. Elle se tient adossée aux coussins contre le mur : profilée comme une odalisque dans la ténèbre luxurieuse. Ses yeux ont bu mes pensées : et dans l'obscur de son humide chaude consentante accueillante féminité mon âme, elle-même se dissolvant, a fait jaillir, a répandu et déversé une liquide et profuse semence... Maintenant la prenne qui voudra!...

estie de Giacomo Joyce narré
fulgurance du roman-poème
amour furieux parce qu'interdit
qui n'aura jamais lieu
et qui pour cette raison
demeure immortel

...les longs cils battent, se redressent : une brûlante piqûre d'aiguille darde et tremble dans le velours de l'iris. 

Doyeq en la demeure
drônes et glitchs nocturnes
astrélectroniques d'une nouvelle architecture
I would like to introduce to you
Miss Mary-Jane Bowmore
haleine de phosphorescente fumée
une robe de cendres d'or
fine comme toile d'araignée

une lune aux trois quarts aura suffi
à nous réinventer
même si on croit pas ben ben en Dieu
we were really Dharma bums, enlighted

tout enlumièrés

dimanche 2 juillet 2017

une heure d'haïkus


trop de fulgurances
dernièrement, il me faut
entendre un peu d'eau
     _____

un jour de grands vents
la douceur de Sôseki
un silence d'or
     _____

Je l'ai enterré
Là où le vent de l'automne
Ne l'atteindra plus.
     _____

les heures sont lentes
des nuages pommelés
la montagne dort
     _____

des images frêles
nimbées de lumière grise
divaguent et s'apaisent
     _____

à mes tempes tièdes
l'horloge étire son charme
et je m'oublie, calme
     _____

prête l'oreille à
la conscience du passé
avant qu'elle se taise
     _____

je garde en mémoire
sa superbe mystique et
sa totalité
     _____

dans le coeur de chacun
une infinité de choses
cherchant à vivre
     _____

Ti-Jean, c'est pas tant
le haïku qui est sacré
mais bien le moment

vendredi 30 juin 2017

Pub crawl commencé en Escalier. Ça gronde d'instruments, le plug and play est désaccordé et tant de clients rentrent. Un bus de touristes on dirait. Différentes langues se superposent en-dessous des cordes des guitare, basse et violons qui jouent pèle-mêlés. Cacophonie inoffensive. On veut une autre vibe, une autre ambiance ondée. En Cheval blanc ça se terminera non sans une parenthèse où commença réellement cette soirée. On est gris, état parfait de l'ivresse où toutes les particules dans l'air semblent définies, perceptibles et palpables. On philosophe, on poétise, convaincus que nous sommes les seuls à le faire dans ce pub où la vitaliénante s'arrête pour permettre à tous de vivre vraiment pour un instant déserté des maux. Octobre en juin dehors, un été irlandais écossais anglais peu importe, tout sauf montréalais c'est. Esthétique nordique ; un temps fait pour nous. "Y'annonce de la pluie pour les deux prochains jours." Parfait, ça fera plus de temps pour lire. - Amenez l'orage! Nous nous sommes unis dans des souvenirs à naître. Défaits puis refaits, reflets rouges comme coeurs battants. - Les doigts se font fourmis travaillantes sur le minuscule écran où l'on écrit ce que l'on ne doit pas oublier. Dehors, la nuit est bien tombée, tout ennoirée de pluie. Bitume immaculé. Ce mot de Joyce : Ce que nous sommes? Un peu de pluie. Bam! That's it! Quelle hénaurme vérité! Une fille au bar, souverainement seule, elle est en plein contrôle. Elle ressemble à une tragédienne emo. Elle défait le noeud de ses cheveux avec une nonchalance innée, un geste fait mille fois mais qui n'a rien perdu de sa poésie. Elle a une beauté mythologique, un autre siècle qui passe, un millénaire. J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans. Barnack Baudelaire que t'es grand! Tous ses gestes semblent parfaitement calculés et imposent la contemplation. Pas hypers mais ultrasensibles on est. Elle aura été seule même pas un quart d'heure, un téméraire aura eu l'audace de l'aborder, peut-être finiront-ils en chambre rouge eux aussi où elle assoira son parfum de pourpre sombre sur lui. Baisers lovés dans la profondeur inouïe de l'intimité. Mais pour nous ça se terminera bien enbièré en parc La Fontaine débordé de nuit. Aucun vent, personne sinon nous en ce lieu pourtant de jour si occupé. Je ferme les yeux pour voir et j'entends toujours son corps porté par le silence. C'était organique. Mais nos infinis personnels nous séparent désormais. Ensuite, la poésie devient plus paillarde. On multiplie traits, flèches et aphorismes. Il me reste seulement six semaines de vacances. On rit à s'en faire mal aux cuisses de taper dessus. Moment extra-ordinaire. La banalité du quotidien n'existe plus pour qui s'épiphanise un tant soit peu. La réelle liberté sera toujours dans l'inconnu. On a décidé de faire de nos vies des quêtes d'absolu parce que le langage des dieux est à notre portée.

mercredi 28 juin 2017

Faudrait écrire au passé décomposé. Autre nuit échappée dans l'aube. N'ai pas rêvé parce que n'atteins plus le sommeil paradoxal. L'oeil du dormeur se dilate prêt à entendre les secrets du jour - il n'y a rien que l'on aime autant partager que des secrets, pourquoi? À méditer - Verdorure de mon arbre dehors, me salue à grands mouvements de ramures. J'essaie d'entendre l'écho de qui n'en fait pas. Ce sentiment d'être rendu au-delà des exigences de la solitude, lumière criarde des feuilles nervurées, presque diaphane c'est. Sur mon séant je regarde mais ne vois rien. Shut your eyes and see disait le Haut-Tonnant. Des phosphènes naissent dans le ventre des paupières, rien de plus. Trop d'encre dans les circonvolutions, toute l'énergie concentrée dans les yeux, ai trop lu récemment. Si tu relis pour le plaisir une brique de onze cents pages, y'a pas de doute, t'es vraiment en vacances, m'a dit ma soeur. En est-ce vraiment si l'on ne s'arrête jamais? Reprends la grosse brique verte, véelbé en est à pelleter le Wake de l'Ébranleur de la Terre. Tellement truculent c'est, et puissant jusqu'à l'impossible. Déferlement spiraloïde de lettres, à jouer dans les entrailles du langage, un grand déluge totalisant de mots, et cette phrase énigmatique qui reste incrustée et qui bat dans le coeur étourdi, faudrait la mettre en exergue de l'être : Là où j'existe, c'est dans l'omnirêve de toute chose.

mardi 27 juin 2017


I hope
           you sleeping well
listening to Sufjan Stevens
again
           and again
                             an' again
                                                n'again ...

mercredi 21 juin 2017

Les muses parties, suis en manque de mythologie. Parties jouer sur les supercordres des grandes orgues d'autres cosmogonies. Ainsi désertés, le temps, l'espace, les lieux, les images et les objets perdent de leur superbe et le banal refait surface. Trouver l'épique dans le banal, odyssée joycienne vampirisante. Les mots retrouvent leur état premier, ils ne sont que d'abolis bibelots d'inanité sonore comme dirait Bienarmé. Ils perdent en signifiance même s'ils sont totalement libres. Ou peut-être que chacun d'eux devient point de fuite, une succession de centres de toiles de tout acabit, chaque mot comme coeur de labyrinthe où il faut terrasser le minotaure en soi. (Nuages compacts aube diaphane et ajourée où ses cheveux font entrelacs inouïs jusqu'à ce que l'orage rougisse jaloux) Mais se peut que je délyre. Des milliers d'images suspendues au-dessus des têtes et des mots parmi celles des autres formant des constellations désaccordées. Aucune superbasse ne vibre sinon l'adéquation du coeur et du cerveau. Superbasse si perdue en-deça du son strident du quotidien qu'il faut l'oreille de l'autre couchée sur ma poitrine pour l'entendre, pour en percevoir le pouls, pour pouvoir le faire vivre et lui donner un sens. Sans cela impalpable c'est et se répercute dans aucun mot... ai passé toute la journée tout entière à lyre et à écrire, à tisonner le feu de l'en-soi, à dompter les volcans sauvages. Les particules de l'atmosphère décrépusculée deviennent invisibles, des poussières décolorées. (Condensations de flammes absolues je cherche ça me prend il me faut de nouveaux sourires comme autant de révélations pour apaiser un peu l'énergie de l'homme libre) Ce n'est pas facile d'écrire sur rien. Page blanche océane, dessins des sillons aqueux sur l'écume miroir où se reflète un soleil sans fin. Les vagues retombent et s'évanouissent. Coma sonore d'attentes ajournées. La forme du langage des muses muettes. Frêles tremblements des lèvres bleues épanchant le silence souple. Entends-je une parole, un mot, une brève syllabe? Fluet spasme, oméga murmuré entre ténèbres et lumière. Torsade des doigts dans sa chevelure mordorée. Se resserre puis se défait le noeud qui nous unit. Regards plongés dans l'acier du temps. Oui qu'elle me dit. À répétition dans des accords couplés. Ce oui n'est rien d'autre que l'ultime titre du mythe imaginé.

vendredi 16 juin 2017

fragments

Entre ce présent qui avale l'avenir et celui emporté par le passé. La lumière du soleil se déploie sur les pages du livre en un éclat violent. Les lettres prennent un sens nouveau et forment des alliages inconnus. En arrière sur le fond de la page se dessinent pensées, images et souvenirs qui viennent distraire la lecture. S'inventent alors des poèmes éphémères qui naissent et meurent comme se tournent les pages. Leur vie est brève, gratuite et libre. Devrais prendre le temps de retranscrire l'inconnu au connu, faut pas se fier à la mémoire, mais n'en fais rien, soumis à leur révélation aléatoire. Chapelet d'épiphanies égrainées mentalement jusqu'à leur disparition, elles tombent dans l'eau sale et opaque de l'oubli. Mais elles reviendront de toute façon, portant différents masques et arborant nouvelles couleurs, mais toujours surchargées des mêmes émotions, comme des succédanés sublimés de puissants désirs. 

***

"Le retour, en grec, se dit nostos. Algos signifie souffrance. La nostalgie est donc la souffrance causée par le désir inassouvi de retourner. Pour cette notion fondamentale, la majorité des Européens peuvent utiliser un mot d'origine grecque (nostalgie, nostalgia) puis d'autres mots dans la langue nationale : añoranza, disent les Espagnols : saudade, disent les Portugais. Dans chaque langue, ces mots possèdent une nuance sémantique différente. Souvent, ils signifient seulement la tristesse causée par l'impossibilité du retour au pays. Mal du pays. Mal du chez-soi. [...] Les Tchèques, à côté du mot nostalgie pris du grec, ont pour cette notion leur propre substantif, stesk, et leur propre verbe ; la phrase d'amour tchèque la plus émouvante : stýská se mi po tobě : j'ai la nostalgie de toi ; je ne peux supporter la douleur de ton absence. En espagnol, añorar (avoir de la nostalgie) qui vient du catalan enyorar, dérivé, lui, du mot latin ignorare (ignorer). Sous cet éclairage étymologique, la nostalgie apparaît comme la souffrance de l'ignorance. Tu es loin, et je ne sais pas ce que tu deviens. Mon pays est loin, et je ne sais pas ce qui s'y passe. [...] C'est à l'aube de l'antique culture grecque qu'est née L'Odyssée, l'épopée fondatrice de la nostalgie. Soulignons-le : Ulysse, le plus grand aventurier de tous les temps, est aussi le plus grand nostalgique. [...] Pourtant, entre la dolce vita à l'étranger et le retour risqué à la maison, il choisit le retour. À l'exploration passionnée de l'inconnu (l'aventure), il préféra l'apothéose du connu (le retour). À l'infini (car l'aventure ne prétend jamais finir), il préféra la fin (car le retour est la réconciliation avec la finitude de la vie)."

-  Milan Kundera, dans l'énooorme L'ignorance

***

une aube orageuse
odeur de pluie et de terre
retour impossible
     _____

belle écarlate
écartelée à jamais
la pierre s'est fendue
     _____

un matin d'été
la nuit a tissé le vent
seuls les arbres dansent
     _____

sur l'écorce humide
un parchemin délavé
stries aléatoires
     _____

on boirait le jour
liberté mélancolique
jusqu'à la noyade

***

Chris, un ex-taulard d'origine québécoise qui a grandi dans les pires ghettos de Miami, m'interpelle par hasard pour avoir un peu d'argent. Une phrase glanée dans son très long soliloque : 

"... pis là man you know he fucking cut the throat of the guy next to me and I was scared like shit like am I the next one so fait que là j'me tasse dans un coin d'la douche la tête baissée les deux mains su' mon dick pass'qu'j'ai peur qu'y me l'coupe ou qu'y me rape j'avais du blood partout su'moé pis les blacks y sont partis comme si de rien n'était le latinos 'tait couché à terre la gorge tranchée pis y'avait du blood partout autour ch'tais tuseul ch'savais pas si y fallait que j'aille voir les screws fait que I shut my mouth and got the fuck outta there man en rentrant dans mon cell j'ai essayé de dormir to forget all that shit you know mais ch'tais pas capab' I mean blood fucking everywhere ch'tais sûr j'en vais encore su'moé so I tried to sleep man et les nightmares ont commencé c'est là que les nightmares ont commencé the fucking nightmares que j'ai faites ça faisait même pas un mois que ch'tais là pis j'en avais pour huit ans man this fucking prison drove me insane pis là j'essaie d'm'en sortir you know ch'cherche quequ'un pour raconter mon histoire des histoires comme ça j'en ai tellement pis it has to got out you know tout le monde me dit d'écrire un livre mais je sais pas écrire you know man j'sais juste raconter y'a personne qui veut m'aider icitte toé t'es écrivain tu peux m'aider right man on va faire ça 50/50 man ça va se vendre c'est sûr we could make tons a cash man the people they have to know what's happening fait que tu veux-tu la raconter mon histoire?"

Bouleversé par son récit mais en même temps effrayé par ce personnage transpirant une violence folle, j'ai rien répondu. Lui ai donné un peu de cash pour qu'il puisse manger à sa faim. Il m'a serré la main et m'a remercié. En retournant chez moi, je réfléchissais sans cesse, tentant de me justifier de n'avoir pu l'aider. Je n'ai retenu que cette pensée : "I'm so sorry dude, j'peux pas écrire ton histoire, j'suis pas capable d'écrire ça des histoires, j'(essaie d')en oublie(r) ; j'écris pas ça des livres, j'écris de la poésie."

mardi 13 juin 2017

heure bleue en parc La Fontaine
échangerais mon cerveau avec n'importe qui
cinq minutes juste pour voir
à part peut-être avec la fille là-bas
qui fait les mêmes trois accords sur sa guitare
la do sol depuis dix minutes
quand la répétition est aliénante
c'est peut-être une lésée du préfrontal
un couple à côté
cinq minutes seulement
juste pour comparer le poids de leur amour
juste pour voir ce que le monde voit

Where is my mind des Pixies joue su' repeat
(l'autocorrecteur me propose "quête" au lieu de "where"
ça fait quasiment du sens)
ma tête est partout
couchée sur l'herbe fraîche
perdue dans le ciel en face
noyée dans l'étang en bas
le présent en train de m'envoyer sa flèche direct dans l'oeil
le temps verse son enfance sur l'espace

l'eau bouge toujours en peu
et permet de faire le plein de calme
avant le concert des cordes dissonantes
avant distorsion mur de son et orage électrique des guitares
crinquées à fond
à prévoir sans faute plus tard au show des Dales

arrivé dans le ventre-ville
du monde à plus finir d'exister
grouille tout autour
weekend de F1 oblige
des guedailles asiatiques en face de moi
sont venues poser
et exposer leur silicone vulgaire
les silhouettes se fanent en des amas de vers

serai seul en foule pendant un bon moment
m'enivrant de fougue et de foudre illusoire
jusqu'à une apparition improbable
ce qu'on appelle un heureux hasard
elle ne m'a pas vu la voir
sa robe est passée auréolée
d'une couronne dans son sillage
cheveux d'ébène dans la découpe de la nuit
de jais brillant des yeux chantent l'encre du soir
charme d'un sourire de feu félin de bronze
aux déhanchements méthodiques
comme un pont entre deux mondes
une conjonction de beauté pure
Where is my mind? je sais pu
elle a oublié son visage dans ma tête

lundi 5 juin 2017

courant de conscience

Parce que l'esprit plein de triturants scorpions, ai essayé de méditer sur les recommandations de l'ami. Ai toughé un pesant trois minutes et pas davantage. Difficile de ne pas méditer sur l'amer mystère de l'amour. Réessaierai éventuellement mais pas maintenant, mon cerveau vasque débordante de perpétuelles ébullitions n'a que faire d'être concentré sur faux-semblant de rien. Ai pourtant repoussé l'action de l'insomnie, fatal bourreaux nocturne, à grands coups d'épiphanies dernièrement. Le sommeil fut tiède, immobile. Sans vent, sans murmures et sans rêves. Aucune rumeur quelconque se dessinait dans les reliefs grisés de l'ombre. Et même dans cette torpeur, une force avançait, permettant d'oublier cette constante inquiétude qui domine tout mon être. Parce que l'amour n'est pas un sentiment, c'est une expérience que la mémoire et le coeur atténuent ou amplifient selon l'importance d'un souvenir ressuscité. Avec l'éveil surgit le passé. Le tisseur de vent, l'ébranleur de la terre : The past is consumed in the present and the present is living only because it brings forth the future... I desire to press in my arms the loveliness which has not yet come into the world. Dans la relecture des maîtres, les éjouissances reviennent, la volonté se raffermit, vivre à temps perdu pour retrouver tout le sens. Dans une ivresse noble, une voix cristalline perce dans le prisme du lustre. Comme le vent efface tous les gestes du sable. Énigmes du désert sans sources. Progresse le déclin du mirage : vulnérable, mais d'une droiture inébranlable devant la vérité, ne subirai plus de désillusion. Nous sommes toujours au parfait milieu de notre vie. Que faire lorsque l'on est attiré par l'évanescence fugitive d'un récent souvenir qui se dérobe? Cultiver la poésie en une suite d'épiphanies invincibles. Personne ne rit à la barbe des nuages aujourd'hui, partout des rameaux d'orages embroussaillent le ciel opaque. Échos sourds. Le cri du coeur est brisé. La honte est toujours une chute, mais il faut chuter pour sentir pousser les ailes. Ne rougirai plus jusqu'à l'aveuglement devant l'éclipse de tes yeux enlarmés, n'apaiserai plus mes déroutes dans le giron de ton corps absent. Albâtre de chair pénétrée. Continuerai de dire ce que je vois dans ce que je ne vois pas. Contrairement à la mort, ne pas se contenter de n'importe quoi, même si elle aussi a besoin d'air, il y a la vie malgré tout. Le coeur relayé aux forges, le marteau sans maître fait son office. L'oubli dégouline et se coagule sur le socle, sang léché recraché dans les chants de l'encre. Créer un bloc de granit bleu, totalité imparfaite, assise du grand artifice. Ciel encore sursaturé de pluie, vastes et grands lambeaux enserrés et tordus par le poing de l'espace. L'averse a des allures d'infini par-delà l'exil intérieur de la séparation.

jeudi 1 juin 2017

épiphanie

Sometimes a fever gathered within him and led him to rove alone in the evening along the quiet avenue. The peace of the gardens and the kindly lights in the windows poured a tender influence into his restless heart. The noise of children at play annoyed him and their silly voices made him feel, even more keenly than he had felt at Clongowes, that he was different from others. He did not want to play. He wanted to meet in the real world his unsubstantial image which his soul so constantly beheld. He did not know where to seek it or how: but a premonition which led him on told him that this would, without any overt act of his, encounter him. They would meet quietly as if they had known each other and had made their tryst, perhaps at one of the gates or in some more secret place. They would be alone, surrounded by darkness and silence: and in that moment of supreme tenderness he would be transfigured. He would fade into something impalpable under her eyes and then in a moment, he would be transfigured. Weakness and timidity and inexperience would fall from him in that magic moment.
- James Joyce, Portrait of the artist as a young man

mercredi 31 mai 2017

L'heure bleue

Pour les photographes, l'heure bleue est ce moment de la journée assez bref entre le jour et la nuit, le laps de temps entre le moment où le soleil s'est couché et que la nuit n'est pas encore tombée, comme si celle-ci bordait le jour par l'embrasure de la porte de la chambre sans y rentrer. En d'autres mots, c'est le crépuscule ou la brunante, peu importe, la métaphore l'emporte sur le mot dans ce cas. Et c'est valable également pour l'aube, mais comme tout le monde dort, quasiment tout le monde devrais-je dire, personne n'y porte vraiment attention. Toujours est-il que pendant l'heure bleue, c'est l'atmosphère qui se charge de diffuser la lumière du soleil, celui-ci somnole, donc il n'a cure de continuer son travail pourtant presque infini. Presque, parce que, comme toute chose, même le soleil mourra éventuellement. L'on dit que pendant l'heure bleue, le temps se fige, le calme domine, le bleu devient plus sombre que d'habitude, et partout autour ses reflets se déclinent en une palette de bleus pâles touchant presque qu'au sublime. Mais je ne pense pas voir l'heure bleue aujourd'hui parce que je surveille pendant huit interminables heures des étudiants en train de réussir ou d'échouer leur session. Si je pense à l'heure bleue, c'est parce que le hasard, dans son auguste magnanimité, a décidé de me condamner dans un local - toujours sans fenêtres, faut pas se leurrer - aux murs bleus au lieu du crisse de beige habituel. Une fanfare célébrant ce renouveau aura joué dans ma tête pendant au moins un gros trois secondes. Pour donner l'impression que l'illustre tâche de surveiller ces tâcherons est d'une importance capitale sous la tutelle de la plus glorieuse éthique, je me promène dans la classe à travers les pupitres pour m'assurer que tout se passe dans les règles du non-art, c'est-à-dire celui de rédiger une laxative dissertation sans contrevenir à la nécessaire morale anti-plagiaire. Tout se passe très bien, leur concentration est telle qu'elle gomme leur audace à se risquer à tricher. Donc rien n'attire mon attention un peu engourdie jusqu'à ce que je tombe sur un pupitre vide sur lequel est gravé le prénom "Macha", un des nombreux diminutifs du prénom russe Maria. Spassiba Dostoïevski! Je m'arrête, regarde lentement les lettres. C'est grossier, gravé avec la pointe d'un compas probablement (sinon quoi?). Mais les fissures sont assez profondes quand même et je ne peux m'empêcher de voir que ce petit acte de vandalisme inoffensif résulte d'une solide adéquation d'ennui et de volonté. L'étudiant qui a fait ça témoigne de son ennui avec une détermination peu commune, il n'a clairement pas fait ça d'un seul trait, donc c'est devenu quelque chose d'important pour lui, il a voulu, de cours en cours, s'asseoir systématiquement à la même place pour continuer son ouvrage dont la réalisation s'est probablement échelonnée à moyen terme, comportement obsessif s'il en est un ; rendu là, ce n'est plus du vandalisme, c'est la marque maladroite de quelqu'un qui détruit (ou altère) pour créer. Macha. Les prénoms féminins qui n'ont que des "a" comme voyelle sont magiques. Macha comme la cousine à Vasily rencontrée au Café de la Mairie à Paris il y a de cela trois ans alors qu'on enfilait des quilles à l'aveugle entre amis. Un café à un jet de pierre du Panthéon où repose trâlée de poètes immortels, misère et corde. J'étais avec deux tops du vin, donc je me suis fermé la gueule pour pas avoir l'air idiot et pourtant j'avais misé juste sur la première bouteille. Une grosse syrah sale et poivrée bien tannique et enivrante à souhait. Macha était là, Vasily nous avait dit à mon pote et à moi qu'il n'avait pas vu sa cousine depuis un bon bout de temps et que, dans son souvenir, elle était un peu immature. Nous, mi-trentenaires, nous attendions à rencontrer une post-adolescente trippant sur les mangas russes (c'est un oxymore) ou écoutant de la pop asiatique de bouette (c'est un pléonasme). Le préjugé n'aura pas duré une minute, moins de temps qu'entre l'heure et l'heure bleue. En fait, ce n'était même pas un préjugé, c'était un prjug ; onomatopée d'ébahissement devant un des avatars les plus accomplis de Vénus. Macha dont les yeux bleus et les cheveux blond vénitien aussi purs que blé au vent illuminent toujours des images bien précises. Une Russe partie étudier la neuropsychothérapie (what the?) en Australie, en visite à Paris pour un colloque, belle brillante et complètement sympathique, - plus tard dans la soirée, elle me lira du Gogol en russe, je ne comprendrai rien, mais elle le fera pareil - souriante, curieuse et apprenant sur le vif nos trois français : un avec un accent russe, un avec un accent français et un avec un accent québécois, mal et diction. Dire qu'on a failli se taper le Louvre ensemble elle et moi le lendemain (je place les musées parmi les endroits les plus romantiques qui soient). Fidélité, quand tu nous tiens. Je nous aurais vus avoir le musée à nous deux, que ce soit dans l'aile des stèles étrusques, ou sous les toiles sombres de Delacroix, ou sous les clairs-obscurs d'un Vermeer à la recherche de l'ultime lumière, ou sous les plafonds illustres de la Renaissance, on aurait fait la bête à deux dos comme personnes. Une chose est sûre c'est que les toiles et les statues auraient pris vie à nous regarder et auraient été envieuses de nos abandons communs, de nos fièvres faisant suer peinture et vernis, car même si ces oeuvres sont immortelles, elles restent figées, chose que nous n'aurions jamais été Macha et moi. Fantasme, quand tu nous libères. Je sors de ma brève rêverie et reviens à l'ensemble de la classe. Pendant les huit heures que dureront cette journée, je repasserai plusieurs fois devant de pupitre, le touchant presque à chaque fois, comme tentant de protéger quelque chose qui n'est connu que de moi, qui n'appartient qu'à moi, des images précises situées juste là, dans un prénom gravé sur un pupitre, entre le passé et le présent, dans une heure bleue qui n'en est pas vraiment une, mais qui au fond n'est que ça, parce que l'heure bleue existe aussi pour la pensée.

lundi 29 mai 2017

Un monstre chuchote derrière moi, siffle entre ses lèvres. Je sens venir la violence d'une vie dans l'herbe fraîche. Mais toute violence a une fin. Fracas sauvage de l'aube. Sol et murs de pluie verte. Les mâchoires de la rosée embrassent la nuque, la pierre perce la dépouille, le front éteint. La mémoire s'enracine dans l'argile incertaine. Comme des pantins disloqués, les pensées sont fatiguées de danser tout croche et pour rien dans l'indifférence nue.

dimanche 28 mai 2017


pu de correction
la Neuvième de Beethov
de gloire et de joie


vendredi 26 mai 2017

Dans l'écoute du silence, n'entendre que le bruit que fait l'écoute du silence. Le souffle des bruits blancs survolant le spectre chromatique du son. L'agonie muette de minutes fusillées. Un vide murmurant les muses essaimées ; fugitives autour du temps vertical, en périphérie de l'origine, au-delà de la naissance. Les rangs sans retard se rompent. L'on conserve les armes pour mieux refuser le combat. Se détourne le visage des ronces, la désertion comme plus bel échec. Dans la noblesse de l'inaction passionnée, il faut désapprendre le tourment de l'homme libre.

dimanche 21 mai 2017

débouler par en haut

ai passé le temps avec le vent l'aut'soir surchargé de parfums et de promesses il était à me raconter ses fantômes déguisés en nuit noire entrailles aux couleurs d'ébène concentrée de lumière bleue il fendait le ciel impunément inconstant tout en transport à désaccorder le soir dors dans mon sang va-t'en mais reste encore qui chantait l'autre dans son spleen par-dessus les fantômes tout plein de beauté c'était cet hymne pour cette nuit unique il nous faut regarder avec courage dans le coeur de la beauté et tenir entre la main et ce coeur une vérité brûlante éclats de verre saturés de chaleur pendant que les miroirs agonisent suturer encore et toujours les plaies des langueurs perfides les fissures dans la peau du souvenir en attendant que se dépose complètement immobile l'insomnie sédiments de poussière sur le sommeil une quiétude impossible... relents des discussions avec l'ami là-bas au loin à six heures plus tard d'ici un peu en avance sur notre temps il est l'ami à philosopher dans ses vignes et ses friches et moi ici en retard à déchiffrer mes échecs mes ivresses mes progrès et mes vices à voir dans les sèves bues de nouveaux puits et à accueillir tous ces colporteurs d'infini pendant les trois dernières années avec l'autre cette l'impression de n'être qu'un fantôme que le reflet d'une idylle pâlissant avec l'aube et c'est la même chose encore aujourd'hui seulement je n'ai plus personne à hanter mais pas grave je ne souffre pas la honte du mensonge seulement la liberté du vrai je survivrai aux sentences aux jugements des autres je continuerai l'écoute du silence à des vies de distance à caresser les muses à défier les augures à amener la gloire encore inlassablement il n'est de prophète que nous bâtards d'amours avortés dans lesquels nous ne tomberons plus

mercredi 17 mai 2017

Nul ne lui [l'artiste point vaniteux] est comparable dans les nuances de l'automne avancé, dans la félicité indescriptible d'une ultime et toute fugitive jouissance; il sait une résonance particulière à l'intime étrangeté des minuits de l'âme, où cause et effet paraissent se disjoindre alors qu'à tout instant quelque chose peut naître "du néant": plus heureusement que tout autre il puise à la source souterraine de la félicité humaine et pour ainsi dire à la coupe vidée de cette félicité où les gouttes les plus âpres et les plus amères finissent par se mêler aux plus douces; il connaît cette lassitude de l'âme qui se traîne et ne sait plus bondir ni voler, ni même marcher : il a le regard effarouché de la douleur cachée, de la compréhension inconsolable, de la séparation inavouée; oui, en tant que l'Orphée de toute secrète détresse, il est plus grand qu'aucun autre et, d'une manière générale, il a enrichi l'art de maintes choses qui jusqu'alors paraissaient inexprimables et même indignes de l'art, de celles que la parole ne pouvait éluder - réalités demeurées insaisissables, infimes et microscopiques de l'âme : en effet, il est le maître des réalités infimes.

- Nietzsche, Le Gai Savoir

dimanche 14 mai 2017


l'aube entamée dans la plaie
vivent les lumineux reliefs de l'onde
sa chevelure dans le vent défait
sur son visage le refuge de l'ombre

samedi 13 mai 2017

Le long du chemin pavé de nos étreintes, des rêves déchiquetés gisent. Enlacés, tout ce temps plongés dans l'âme du silence, nos corps perdus à rapprocher les astres, à cueillir les murmures, à sceller les éclairs hésitants, et sans relâche, continuer d'assembler le ciel. Nos lèvres jointes sur la blessure du bruit. Nous nous sommes retrouvés sur le mauvais versant du feu.

jeudi 11 mai 2017

Martèle dans l'aube sans origine, littoral flou entre la nuit et le jour, le chant criard plein d'étincelles d'un oiseau, un seul, qui est là sur une branche parmi mille et qui vit. Et moi aussi dans le monde endormi je suis fin seul aux confins des autres, banni, en exil sur une terre de manchots, toutes mains refusées, tout élan aboli. Le vent suffoque et les heures molles dégoulinent leur plomb sur le bras du temps.

mardi 9 mai 2017

errances en détours dans les avenues autant mentales que physiques à fouler des pieds la cendre invisible du jour à s'isoler des bruits de la ville autour en écoutant les chants superbes de la toxique sirène have to touch myself to pretend you're there coquine coquine coquine Lana puissant cristal érotique conjoncture de fantasmes de parfums et de lumières her voice is sex it is not sexy it's sex Éros sublime souffles lascifs et malgré l'absence même si elle n'est pas là oser croire que nos soupirs s'embrassent fusionnent fondent et forment une lave qui n'appartient qu'au temps en train de relire les Illuminations du plus précoce génie sorte de retour aux sources aux racines aux souches en ce qui me concerne la révolte et l'amour comme troncs indélogeables inabattables en le parcours défriché à regret parfois de ma conscience mais il reste du pas tuable en soi faut croire une volonté qui pousse à hurler aux arbres ces si fidèles oreilles ces si augustes complices tous les secrets de l'encre à tutoyer les astres en dansant avec candeur dans un crépuscule sans fin dans une ronde de cercles imparfaits où les points de fuite ont quitté leur centre infini les satellites se désorientent les révolutions se désaxent les grands vents dominent et soufflent sur les poussières de l'aile de l'instant ce papillon ce maître de la métamorphose cette nymphe de tempête leur chaude indifférence je est un autre tu est un autre nous ne sommes qu'autres malgré nos noms sur nos lèvres comme ultimes prières qui ne sauraient sauver tous ceux coupables d'avoir un peu trop aimé

dimanche 7 mai 2017


dimanche matin
être en manque de grandiose
chercher l'absolu


Le jour est tombé sans que je m'en aperçoive parce que ça fait des jours qu'il pleut. Nuit et jour n'ont plus d'importance, le passage des lourds nuages rythment le temps et le spleen. Et s'épuisent les relents de l'absinthe, les ivresses passées se distillent en amertume. Rien faire, tout arrêter, de penser surtout (im-pos-si-ble). To tame all the scorpions in the mind with greater tragedies. Going back to the Bard. Relire Othello. Qui aurait dû s'appeler Iago en fait tellement c'est lui, the greatest villain ever, qui tire toute les ficelles, qui prend dans sa toile toutes les mouches inutiles que sont les autres. (Les émotions s'entremêlent, se conjuguent et tissent de biens étranges fils...) Si cruel et vil et en même temps d'une intelligence si implacable. La scène 3 de l'acte 3 est absolument monumentale, une dissertation experte sur le pouvoir terrifiant de la suggestion. Ce qu'une idée qui germe dans l'esprit peut faire comme dommage... Iago est détestable en tout et pourtant, la moitié de ses répliques sont de pénétrantes vérités. Et ses derniers mots sont d'une force : "Demand me nothing, what you know, you know ; / From this time forth, I never will speak word." L'empire de qui décide de se taire. Une araignée, une tarentule bien venimeuse devrait porter son nom, et pourtant

Virtue? A fig! 'Tis in ourselves that we are thus, or thus : our bodies are gardens, to the which our wills are gardeners, so that if we will plant nettles, or sow lettuce, set hyssop, and weed up thyme ; supply it with one gender of herbs, or distract it with many ; either have it sterile with idleness, or manur'd with industry, why, the power and corrigible authority of this lies in our wills. If the balance of our lives had not one scale of reason, to poise another of sensuality, the blood and baseness of our nature would conduct us to most preposterous conclusions. But we have reason to cool our raging motions, our carnal stings, our unbitted lusts : whereof I take this, that you call love, to be a sect or scion.

vendredi 5 mai 2017

I know I am deathless,
I know the orbit of mine cannot be swept by a carpenter's
      compass,
I know I shall not pass like a child's carlacue cut with a
      burnt stick at night.

I know I am august,
I do not trouble my spirit to vindicate itself or be understood,
I see that the elementary laws never apologize,
I reckon I behave no prouder than the level I plant my
      house by after all.

I exist I as am, that is enough,
If no other in the world be aware I sit content,
And if each and all be aware I sit content.

One world is aware, and by far the largest to me, and that is 
      myself,
And whether I come to my own today or in ten thousand or
      ten millions years,
I can cheerfully take it now, or with equal cheerfulness I
      can wait.

My foothold is tenoned and mortised in granite,
I laugh at what you call dissolution,
And I know the amplitude of time.

I am the poet of the body,
And I and the poet of the soul.


- Walt Whitman, Leaves of grass 

mardi 2 mai 2017

poésies en Escalier (on s'amuse)


Aphorisme - J'ai juste envie de fourrer la femme sur du Lana Del Rey.

***

des statues de perles immobiles dans le vent
un jet de lumière sur les révoltes assises
faux-semblant hypocrite que la pluie épuise
où tarde à s'ouvrir un crépuscule latent

l'effort vain de tailler de nouvelles sculptures
alors que survient la sécheresse des pintes
chercher dans le néant à fleurer les absinthes
où bourgeonnent patientes mes nobles luxures

prendre son coeur vif et l'étendre sur la table
je construis les azurs repoussant l'ineffable
et détruis le silence à grands coups de courage

à dresser devant soi les murailles obstinées
s'arrêter un instant, anticiper l'orage
et attendre les yeux purs dans lesquels plonger

***

écrire un sonnet
avec l'ami, en le lieu
le jour a un sens


lundi 1 mai 2017

exercice de style - sonnet

un solstice de soufre en son midi éteint
dissimule en son sein les désirs surannés
la lente agonie des chimères refoulées
souffle la naissance des spectres de demain

rêve aboli de force, muse délétère
un nouvel opium aux arômes de safran
qui gémit dans les spasmes du jour haletant
et vit dans le trouble d'un indicible éther

le temps s'étiole au rythme d'hésitants soupirs
éclairs avortés en attendant le délire
et si tout ça n'était qu'un superbe prélude

les harmonies succèdent au calme désarroi
le puissant théorème d'une longue étude
s'extirper des méandres infinis de l'effroi

jeudi 27 avril 2017

mardi

Murs beiges-gris-plate de la classe et le temps dehors non moins gris-plate. Étudiants endormis sur le bord de se faire réveiller en crisse parce que gros, très gros cours aujourd'hui, celui qui sépare les allumés des éteints, ceux qui embarquent de ceux qui restent sur le quai de la passivité. To be or not to be. Être ou ne pas être. La traduction est incomplète en ce sens où, dans la langue anglaise de l'époque, Be veut autant dire être que faire. Il faut faire pour être, comme il faut être pour faire. Même si les deux notions sont très proches, la traduction française n'a pas le luxe de la polysémie. Évidemment, tout le monde connait la célébrissime réplique d'Hamlet, mais personne connait la suite de la tirade, là où il tente de répondre à la fameuse question, c'est donc là-dessus que s'attèlent les étudiants ce matin, à grands coups d'incompréhension que je dissiperai pendant une heure et demie aujourd'hui et une autre heure et demie vendredi. Je peux presque entendre les ondes de leurs synapses sollicitées, le travail de l'intellect, comme jamais. "Monsieur, deux cours sur un soliloque, c'est pas un peu exagéré? - Sachant que ça fait plus de 400 ans que ce soliloque défie et mystifie les lecteurs qui veulent bien s'y frotter, non, deux cours, ce n'est pas exagéré." Personne s'est obstinée. Après une grosse demi-heure laissés à eux-mêmes, ils sont, pour la plupart, dans le flou, donc je rectifie le tir. Voir les yeux de Justin s'écarquiller alors qu'il vient de comprendre, c'est pour ça que je fais ce que je fais, que je suis ce que je suis. Il vient de comprendre que Shakespeare n'a rien de ringard, rien de daté ; il vient de comprendre les notions d'intemporel et d'universel, il vient de comprendre quelque chose d'énorme, il a une prise de conscience. Son visage change. Ses muscles se relâchent. À la crispation de l'incompréhension succède le relâchement de l'illumination. On pourrait presque voir une sorte de maturité naître, en direct. Une sorte d'épiphanie. Juste ça aurait plus que fait ma journée. Ils seront une dizaine à avoir cette réaction.

Plus tard en après-midi, les murs sombres du Musée des beaux-arts remplacent les murs beiges-gris-plate de la classe. Mais ils ne sont pas sombres longtemps ; pendant deux heures, je déambule dans les différentes salles où est consacrée une exposition à Marc Chagall. Maelström, explosion, symphonie de couleurs, que d'expressions galvaudées qui ne rendront jamais hommage à ce que je suis en train de voir. Pas de regarder, de voir. Je prends littéralement dans la gueule, à bout portant, une trâlée de salves de canons à couleurs. Chagall se réinvente à chaque oeuvre et on reconnait sa signature, le verbe de ses couleurs, à chaque fois. Après une heure, les élèves en visite qui me tapaient sur le gros nerf solide n'existent plus, je ne vois que de la créativité humaine à la puissance mille, toutes les oeuvres bougent : mouvement dans l'immobilité, y'a quelque chose qui vit dans ses oeuvres. Je dois m'arrêter à quelques reprises, respirer, réaliser, j'hallucine. J'interpelle deux dames qui partagent mon émotion et mon enthousiasme. Je leur dis que je n'en reviens juste pas. Je suis presque étourdi, à deux doigts du syndrome de Stendhal. 

Parce que toutes ces belles émotions m'ont donné soif, je pars rejoindre les chevaliers pour notre rendez-vous hebdomadaire, en notre lieu, à notre table. Ç'aurait pu s'arrêter là, mais non. On parle voyages, littérature, poésie, arts et vie, Dionysos, Bacchus et Vénus, Kundera, Whitman, Dostoïevski, Nietzsche. Encore. On parle du silence comme contrepoint de la vérité. De l'amour à un sens, comme dirait Nietzsche : "Et si je t'aime, est-ce que ça te regarde?" Les pintes d'entrechoquent, les poings s'abattent sur la table. C'est pas de la colère, c'est de l'énergie. Et on en a inépuisable en nos verres, nos têtes et nos coeurs, inassoiffable en nos gosiers, nos rêves et nos vers. Rien ne nous arrête, on passe d'une montagne à l'autre sans les escalader, mais plutôt en sautant d'un sommet à l'autre. Entre deux transports, je regarde pour la ixième fois si des billets pour Bonobo se sont libérés. C'est sold-out depuis trop longtemps, j'ai tardé à me décider. Surprise : je parviens à me trouver un billet. J'irai en solo, par soir pluvieux, dans un Métropolis plein à craquer écouter le surdoué. Auditoire en sueur tout autour que je ne sens pas tellement je suis creusé en mon menhir. Quatuor à cordes, section cuivre, guitare, drum - le drummer est une ostie de machine, une gorgone ; le regarder trop longtemps, c'est l'hypnose assurée - chanteuse au soul impossible, Bonobo au centre avec ses claviers et sa basse issue directe de l'ombre, toute pleine d'échardes de lumière. Presque deux heures de musique qui domptent et soumettent totalement le corps. Faut danser disait l'autre. Ainsi soit-il. Et ce faisant, l'oubli devient si simple et si beau. Et ce faisant, la catharsis, toujours trop sous-estimée, s'opère et évolue comme la lente mue régénératrice d'un puissant serpent qui avance, inlassablement, dans cette nuit qui n'appartient qu'à lui.

dimanche 23 avril 2017

Cirer ses bottes. Le noir brille. Le parfum empyreumatique de la cire. Proche du vinyle, du goudron. Coups de brosse sur le cuir qui s'assouplit. Embaumer sa barbe des reflets soyeux d'une odeur sapinée... Grande marche au parc. Bonobo et rien d'autre. Dehors une superbe solaire. Puis une discussion avec l'ami français. Six heures de décalage. Six heures de temps. Notre heure n'est pas la même. Notre temps est différent. Mais nous sommes là. Sur la même onde. Avec les mêmes doutes, avec le même espoir... En face, un couple. Deux humains et deux cellulaires. Comment ne pas les plaindre. Être désolé. Un peu... Retour à Whitman et Nietzsche. Des feuilles d'herbe pis du gai savoir. Que de la force... Personne ne regarde les arbres autour. Érables et chênes. Solitudes centenaires... Voir la mort passer au loin. Inoffensive. Pour l'instant... Tabac sombre du cigare. Parfum de copeaux de bois calcinés. Vernis nature de plantes exotiques. Fragilité de la cendre sous l'implacabilité de la flamme. L'oxygène crée le feu. Paradoxe de la vie quotidienne... Boire un superbe vin d'Alsace. Pas juste une coupe. La quille au grand complet. Parfums de fleurs inconnues. De fruits à cueillir et goûter. Flirter avec Marie-Jeanne. Écouter ses errances, accepter ses névroses. Défaire un foulard absent pour fleurer une nuque invisible. Savoir que les fauves du désir seront relâchés dans le rêve pour mieux s'incarner auprès de l'inaccessible, dans le néant. Dans un champ de stèles érigées en mémoire de rien... Trouver dans chaque geste, dans chaque moment de la solitude un vouloir-vivre. Une exaltation. Une extraordinaire liberté.